• Affublé de Philippe de Villiers, de Robert Ménard, de Didier Raoult, d'Alain de Benoist, le suprême narcissique Michel Onfray, après des heures de rames, a franchi le cap qui le conduit vers l'océan des certitudes d'extrême droite. Enfin le philosophe de troisième cycle est à sa place, accessible à la bénédiction de Marine Le Pen.

    Onfray mieux de se taire, de la fermer. Ça fait courant d’air en ces temps où vole le Covid de sens. Car on ne lui a rien demandé au philosophe des Relay de gare. Même pas l’heur, celui de plaire ou de déplaire. Mais ces gens-là, BHL et lui, le Normand double crème, se sentent mourir s’ils ne sont pas sous les feux de la rampe là où, s’il le faut, on avance en rampant, non pas jusqu’à la lumière, mais l’illumination cathodique.

    Voilà donc, dans une nouvelle livraison de sa pensée ris de veau, qu’il nous prépare façon « Front Populaire ». Dont il serait le Blum, alors qu’il semble oublier que ce Front-là était plein de ces cocos qu’il abhorre. En lançant son attrape-nigaud, le philosophe du bocage poursuit sa démonstration : il ignore trop de choses pour être cru, en particulier l’Histoire. Mais le niveau va monter avec les conseils venus de son nouveau confident – que l’on croyait oublié à jamais - Philippe Douste-Blazy. Responsable de notre diplomatie, il le fût (!) ce comique était si étranger aux affaires que les langues de vipères, qui pullulent au sein des excellences, le surnommait « Mickey d’Orsay » ou le « Con d’Orsay ». On se demande d’ailleurs pourquoi ? Un ministre en charge du destin de la planète qui confond la Thaïlande avec Taïwan, Kosovo et Croatie, ce n’était pas si grave. Faute d’histoire, voilà donc un conseiller qui va pouvoir alimenter Onfray en précisions géographiques.

    Le plus modeste des hommes a droit à sa part de vanité, la mienne est d’avoir, très tôt, flairé le Villiers sous les sabots du philosophe de Troisième cycle. Un ami du journal qui m’employait à l’époque m’avait suggéré de m’intéresser à un « intellectuel marginal qui, à Caen, avait lancé une « Université Populaire » ». L’idée était pour me plaire. D’autant qu’il se proclamait « anarchiste ». Mais, à l’examen, j’ai découvert que le « peuple » qu’enseignait Onfray n’était qu’une troupe de petits bourgeois et bourgeois normands, qui ne s’étaient jamais fait d’ampoules aux mains, sauf les jours de grand vent en faisant du voilier. Cette sorte de Rotary de la pensée « ready made » étant, pour le plus gros, financé par des fonds publics. A ce moment-là, concomitance, la publication d’un bouquin particulièrement cucul, signé de notre herbager, m’avait poussé à préférer aller boire un verre au bar plutôt que m’infuser une marinade de Nietzsche façon Onfray. Ce qu’il aime, Michel, c’est la justice. Celle par exemple qui aurait voulu que les sous des contribuables de Caen continuent d’être mobilisés afin de lui payer son « université » en solo. Le tout, donc, pour occuper à l’heure du thé des retraités qui hésitent à tuer le temps entre le macramé, la gemmologie ou le yoga. Quand on est las d’enseigner la philo à Saint Ursule, un lycée technique privé catholique, le mieux est de s’offrir sa Sorbonne perso. Un jour la ville de Caen et le département du Calvados ont dit « niet ».

    Le problème c’est qu’Onfray n’est pas Gaston Bachelard qui a largement rattrapé son retard initial, perdu comme employé de la Poste. Notre préposé a obtenu une licence en Maths, une agrégation de Philo et un doctorat de Français, avant de publier « La Psychanalyse du feu » et autres Bibles. Michou, lui, a calé après un doctorat de troisième cycle à 27 ans, et puis c’est tout. Voilà l’étendue des connaissances qui lui permettent de l’ouvrir à tout propos, et aussi les portes de sa boutique franchisée : « Chez Platon tout est bon ». Le dommage c’est que notre philosophe de grande surface n’ait pas eu l’idée d’étudier aussi l’histoire.

    Alors qu’aujourd’hui Michel Onfray se rêve président de la République, avec Villiers Premier ministre, Raoult à la santé (ne pas confondre avec la prison, merci) et Marine Le Pen à l’intérieur, je constate que le personnage n’a que peu changé. En vingt ans, cet homme qui n’écrit que sur papier de soi, a juste monté de quelques grades dans l’amour de lui-même, escaladé des étoiles dans son destin cosmique.

    Ce qui m’intéresse de façon non pas « universitaire » mais « primaire », c’est de tenter de dire -un petit peu-, « Ce dont Onfray est le nom ». Prenons Onfray et les Palestiniens, un sujet qui m’habite. A ce propos le petit docteur en philo (donc moins gradé que BHL !) nous explique que si les Palestiniens sont aujourd’hui un peuple martyrisé sur une terre qu’on leur vole, c’est qu’ils furent jadis nazis. Et ils sont justement punis de leur vieil engagement de « collabos » entre 1933 et 1945... Et pour nous démontrer ça, il nous explique que « Husseini, le grand mufti de Jérusalem, était un partisan d’Hitler et a fait le voyage à Berlin ». Exact, mais dans ce grotesque lancé d’histoire en pièces détachées, Onfray ne nous parle pas du contenu de ces nombreux travaux publiés sur la collaboration entre les nazis et des chefs miliciens juifs, l’idée étant de faire guerre commune contre les anglais qui occupaient la Palestine. Lisez Hanna Arendt, elle a noté ce détail. Les Palestiniens ne sont pas plus les acteurs de leur malheur que ces hommes et femmes de confession juive ne le furent dans le cycle de la barbarie qui les a détruits. Pour revenir au non exemplaire Husseini, rappelons à notre Michel que le chef des palestiniens de ce temps n’était pas le mufti mais Abdallah I, roi de Transjordanie. Loin du rôle « capital » que veut aujourd’hui attribuer au mufti -en reconstruisant l’histoire-, le sagace chercheur Netanyahou, c’est qu’Husseini a quitté la Palestine en 1937 pour vivre entre l’Irak, au Liban et en Bosnie. Là il a retrouvé les pères des futurs amis de BHL, ceux qui formaient alors la Légion Handschar, une unité combattante nazie et musulmane. Des miliciens qui n’avaient rien de Palestinien.

    Charger un peuple des initiatives mortifères de cet imam, c’est accuser tout le clergé français de collaboration au prétexte que monseigneur Mayol de Lupe était, sous sa soutane, un hitlérien tricolore. Et Awni Abd al-Hadi ? Tu ne connais pas non plus, cher Michel ? Pourtant c’est un ancien de la Sorbonne, qui a contribué à la fondation du Fatah en 1959, un « modéré » mais tellement suivi par le peuple que les Anglais l’ont exilé au Caire. « Les Palestiniens collaborateurs des nazis entre 1930 et 1945 », je crois que même tes nouveaux amis du CRIF n’avaient jamais osé l’écrire. Mais l’honneur de l’Université est sauf puisque tu n’as jamais eu l’occasion d’enseigner tes sottises dans un cénacle autre que le tien.

    En dépit d’une relation commune, le professeur Raoult, quand il a un peu de temps après la publication d’un nouveau livre, plus vite écrit qu’imprimé, Onfray aime bien broyer du Mélenchon. Si on écoute le conteur normand, JLM fût, naguère un fanatique d’Ahmadinejad, le flic qui a présidé l’Iran pendant quatre ans, de 2005 à 2013. Voilà, à ce propos, ce que nous livre l’universitaire du petit soir :

    « Dire que Ahmadinejad qui à l’époque voulait rayer Israël de la carte était un personnage très sympathique parce qu’il était un ennemi des Américains, ce sont quand même des choses dites par Mélenchon, eh bien ce sont des propos qu’on peut tenir comme ça en l’air, sans que ce soit extrêmement conséquent.

    C’est très conséquent de défendre un individu qui veut rayer Israël de la carte, on ne peut pas défendre Ahmadinejad simplement parce qu’il est un opposant des États-Unis quand il a dit qu’il fallait rayer Israël de la carte, qu’est-ce que ça veut dire, c’est un propos qu’Adolf Hitler aurait pu tenir. On ne peut pas dire d’un côté qu’Ahmadinejad est quelqu’un de défendable et de l’autre côté descendre en disant “le fascisme ne passera pas”... » ... « Eh bien non, le CRIF a eu raison, de dire à Mélenchon qu’il n’avait pas sa place ici, que les Insoumis n’avaient pas leur place ici, un peu de décence. » Par cet « ici » l’intellectuel XXL fait allusion à l’interdiction faite par le CRIF à Mélenchon d’assister à la manifestation d’hommage à Madame Knoll, une vieille dame de confession juive massacrée par deux barbares. Donc, puisqu’il ne condamne pas Ahmadinejad quand il appelle à « rayer Israël de la carte », JLM n’a pas le droit d’assister à une « marche blanche ».

    Ne parlant pas le farsi, afin de connaitre le véritable propos tenu par le sinistre président iranien, je me suis replié sur l’outil du savoir des sots, Wikipédia. Voilà ce que nous dit cette encyclopédie sans philosophes :

    « En octobre 2005, lors d’un discours en l’honneur de l’Ayatollah Khomeiny Ahmadinejad a déclaré, reprenant les propos de ce dernier, que « ce régime qui occupe Jérusalem doit disparaître de la page du temps », formule qui fut généralement rapportée en Occident sous la forme « Israël doit être rayé de la carte ».

    Les commentaires d’Ahmadinejad ont été condamnés par la plupart des gouvernements occidentaux, l’Union européenne, la Russie, le Conseil de sécurité des Nations unies et le secrétaire général Kofi Annan. Les dirigeants égyptiens, turcs et palestiniens ont aussi exprimé leur inconfort face à cette remarque d’Ahmadinejad.

    Une controverse sur la justesse de la traduction a ensuite vu le jour. Des spécialistes comme Juan Cole de l’Université du Michigan et Arash Norouzi du projet Mossadegh soulignant que la déclaration originale en persan ne signifiait pas qu’Israël devait être rayé de la carte, mais plutôt que le régime s’effondrerait de lui-même.

    Pour être précis ce Juan Cole, autre thuriféraire – avec Mélenchon - du président iranien, est bien mieux diplômé qu’Onfray. Voici son petit CV : « "Juan" Cole est un universitaire américain, historien du Moyen-Orient moderne et d’Asie du Sud, commentateur politique, et intellectuel public. Il est professeur d’Histoire à l’Université du Michigan. »

    L’autre expert, Arash Norouzi, qui donne quitus à Ahmadinejad, est un exilé et opposant farouche au régime des mollahs. Ça ne fait rien, puisant dans son puits d’où sort toute vérité Onfray, qui maîtrise aussi bien le farsi que le bas-normand, nous dit ce qu’Ahmadinejad n’a jamais dit.

    L’ignoble pour finir. Quand Onfray écrit n’importe quoi sur Freud ou Camus, ce n’est pas grave puisque leur œuvre et de grands chercheurs sont là pour nous informer. Mais quand il s’en prend au jeune héros martyr Guy Môquet pour - c’est un tic - le qualifier de « collabo de nazis », le comique cesse de nous faire rire.

    C’est une règle connue des braqueurs, ils savent que c’est idiot de se pointer seuls à la caisse. Alors ils y vont à deux. C’est ce qu’ont fait il y a quelque temps Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, deux universitaires qui s’attaquent à la mémoire d’un mort adolescent. Dans un bouquin répugnant : « L’Affaire Guy Môquet, enquête sur une mystification officielle ». Michel Onfray tombe sur ce bouquin qui le subjugue, et le kantique d’Argentan (ville admirable pour avoir vu naître de vrais créateurs, André Mare et Fernand Léger), ne peut refréner son lucratif métier de briseur d’idoles : allons-y pour cracher sur la tombe du gamin au cadavre percé.

    Attention, lecteurs, tenez-vous fermement au comptoir, voilà ce que le normand dit en novembre 2011 : « Je viens de lire un livre terrible intitulé L’Affaire Guy Môquet sous-titré Enquête sur une mystification officielle publié dans la très sérieuse maison d’édition Larousse dans une collection dirigée par Emmanuel Thiébot qui fit un temps partie de l’équipe de l’Université Populaire de Caen. Bravo aux auteurs Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre. Que dit ce livre ? Que Guy Môquet ne fut pas résistant. Thèse sidérante tant elle va contre la mythologie qui fait de ce jeune garçon de seize ans fusillé par les nazis l’emblème de la résistance communiste à l’occupant allemand. »

    Et voilà une deuxième mort pour Guy Môquet. Pas scientifique pour un sou, Onfray jubile à la publication d’une thèse policière qui lui va si bien. Sans émettre un doute après que Berlière et Liaigre ont rigolé dans un cimetière de Châteaubriant. Pourquoi fouiller plus si la thèse convient à vos fantasmes ? Certain de lui, dans sa posture ordinaire, Onfray nous dit le pourquoi de sa certitude : « le livre a été publié par Emmanuel Thiébot, un type très sérieux ». Je me suis donc lancé dans une recherche sur le béton produit par ce Thiébot. J’ai trouvé qu’il était « diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris », donc de Sciences Po. Par pudeur cet éditeur-historien doit taire ses tonnes de doctorats et toutes ses recherches publiées dans des revues hautement spécialisées. Il a sûrement tout ça, mais caché pour être heureux.

    Glissement progressif de la douleur, l’idée de gauche aujourd’hui est effacée en même temps que son histoire. Et Onfray se veut timonier, son plan est affiché dans son « think-tank » dont les chars font de notre passé table rase. Pour retrouver le temps du travailleur soumis et sans droits, de l’économie sans entraves, de l’impôt et de la solidarité zéro, faisons abus de la gomme à effacer les luttes, refusillons les héros qui sont morts pour la liberté et la dignité. La parole est maintenant donnée aux menteurs, aux imposteurs, aux blanchisseurs de sépulcres. Moi ça m’est un peu égal de vivre ça, je n’en verrai pas le terme. Mais pour ceux qui devront continuer de vivre dans les canots de sauvetage de l’histoire... Va falloir qu’ils rament. A bord de votre radeau vous pourrez lire le prochain opuscule d’Onfray « Il n’y a jamais eu de communistes dans le Front Populaire ».

    Jacques-Marie BOURGET

    Sources:  https://www.legrandsoir.info/  &  https://blogs.mediapart.fr/jacques-marie-bourget/
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  • Commentaires du livre Capitulation entre adultes - Grèce 2015 : Une alternative était possible-par Catherine Samary


    On ne dira jamais assez l’espoir politique majeur qui fut associé dans la « gauche de la gauche » à l’arrivée de Syriza au pouvoir en janvier 2015 - et donc l’ampleur de la déception suscitée par la « capitulation » devant le 3è Mémorandum de juillet pourtant rejeté par le referendum populaire. C’est ce choix de la direction Tsipras que désigne le titre du livre d’Éric Toussaint. Mais le sous-titre est au moins aussi important - à mes yeux : l’histoire reste ouverte, « une alternative était possible » que le livre présente en analysant de façon précise diverses étapes des négociations et surtout la façon dont les choix ont été faits.


     

    Le livre sort alors que beaucoup de personnes ont pu voir le film de Costa Gavras « Adults in the room », directement inspiré par le livre de Yanis Varoufakis, (en français « Conversations entre adultes ») où l’ex-ministre des finances, négociateur délégué par Syriza pour défendre auprès des institutions européennes ses engagements envers le peuple qui l’avait élu, révèle les coulisses de ces « non-négociations ». Dans son compte-rendu de ce film - dont il analyse les « Forces et limites« -, Éric Toussaint souligne : « La cible principale du film est le comportement brutal des dirigeants politiques européens à l’égard du gouvernement grec, leur acharnement à empêcher le gouvernement d’Alexis Tsipras de rompre avec l’austérité imposée par ces mêmes dirigeants européens à travers les mémorandums (…) qui, comme l’affirme Yanis Varoufakis dans le film, ont bénéficié aux grandes banques allemandes et françaises sur le dos du peuple grec ». Il ajoute que, « s’appuyant sur le témoignage de première main de Varoufakis, Costa-Gavras a réussi à révéler au grand jour le comportement totalement antidémocratique des dirigeants européens. C’est un élément important ». Il souligne néanmoins plusieurs limites et faiblesses d’un film - qui est par ailleurs une belle œuvre.

    Il évoque tout d’abord des faits importants absents du film - pourtant présents dans le livre de Varoufakis, comme « les marques de solidarités exprimées en Europe à l’égard du peuple grec à des moments clés des négociations » ; mais aussi le fait que le film ne rend pas compte du jugement exprimé pourtant par Varoufakis dans son livre où il se dit « convaincu que Tsipras misait sur la victoire du ’OUI’ afin d’avoir la légitimité pour capituler ». Par contre, ajoute Toussaint, « sur un autre point, Costa-Gavras a décidé de respecter la narration de Varoufakis » qui « ne fait aucune mention de l’audit de la dette grecque qui était en cours en Grèce pendant le premier semestre 2015 ».

    Or, cet enjeu de la dette et de son audit - c’est-à-dire d’une analyse publique, pluraliste des causes et mécanismes sous-jacents à cette dette - était à de multiples égards stratégique. Je voudrais m’arrêter sur ce point, central dans le travail militant et les analyses développés par Éric Toussaint. Tout d’abord je voudrais souligner son apport spécifique, personnel qui fait l’intérêt majeur du livre : il est celui d’un intellectuel et militant, de longue date engagé sans les combats anti-capitalistes et internationalistes, notamment sur le terrain de l’annulation de la dette des pays du Tiers Monde (le centre de gravité initial du CADTM qu’il a impulsé). C’est avec ce bagage au sein du mouvement altermondialiste qu’il a construit en Grèce des liens avec des militants divers de la gauche de Syriza (interne et externe), s’impliquant depuis 2010 dans les évènements analysés par Varoufakis. Il a notamment cordonné en 2015 les travaux de la « commission pour la vérité sur la dette grecque ». Cette « vérité » dont rend compte son livre ainsi que de nombreux articles sur le site du CADTM, Toussaint en résume très bien l’essence : « le gouvernement allemand et la plupart des autres gouvernements de la zone euro (sinon tous) avaient besoin de l’étau de la dette pour imposer la poursuite de l’application de leur modèle et se rapprocher des objectifs qu’ils s’étaient fixés. Ils souhaitaient ardemment faire échouer le projet de Syriza afin de démontrer aux peuples des autres pays qu’il est vain de porter au gouvernement des forces qui prétendent rompre avec l’austérité et le modèle néolibéral » [1].

    Comprendre cela, c’est comprendre un des volets de l’échec majeur et fatal de Varoufakis. L’autre étant les illusions qu’il nourrissait sur la possibilité de convaincre l’establishment européen de la justesse de ses « idées ». Pourtant, rappelle Toussaint, Varoufakis avait affirmé devant les députés du parlement grec début février : « Si vous n’envisagez pas de pouvoir quitter la table des négociations, il vaut mieux ne pas vous y asseoir. Si vous ne supportez pas l’idée d’arriver à une impasse, autant vous en tenir au rôle du suppliant qui implore le despote de lui accorder quelques privilèges, mais finit par accepter tout ce que le despote lui donne » [2].

    Mais, la question était précisément, que voulait-il négocier ? Or, quel que soit son bagage marxiste et sa capacité d’exprimer des critiques radicales de l’UE, l’horizon de « réalisme politique » de Varoufakis dans l’état donné des rapports de force était de convaincre « l’establishment européen » que leurs « idées » étaient mauvaises pour la stabilité de l’UE - et les siennes modérées et acceptables. Éric Toussaint analyse clairement dans son livre combien cette « modération » contrastait y compris avec le programme de Thessalonique défendu par Syriza. Mais un point commun rapprochait Varoufakis du noyau dirigeant qui entourait Tsipras - la conviction qu’il serait catastrophique pour la Grèce de quitter l’euro - et l’UE. Rappelons d’ailleurs à ce propos d’une part que le « non » majoritaire au referendum de l’été 2015, s’il s’opposait au mémorandum et aux politiques d’austérité de l’UE n’était pas un mandat de sortie de l’Union ni même de l’UEM : il s’agissait d’une farouche résistance démocratique à la politique dominante. Qui plus est, c’est plutôt du côté de l’Eurogroupe et de sa composante allemande que venaient les pressions pour que la Grèce quitte l’euro. Et si Varoufakis a recherché l’aide de François Hollande (ou de Emmanuel Macron) et s’est réjoui de leurs soutiens, il s’agissait de résister à une politique poussant la Grèce vers la sortie de l’UEM et non pas d’une défense d’une tout autre politique sociale de l’UE et de son manque de respect des choix du peuple grec.

    Même si Varoufakis a pris ses distances avec la direction Tsipras - et lancé son propre projet DIEM25 - Toussaint montre qu’ils ont initialement ensemble accepté d’appliquer - certes à leur manière - le mémorandum. Et s’il y a eu finalement dissociation de l’ancien ministre des finances à l’égard des choix de Tsipras, et décision de mettre sur la place publique ce qu’étaient les coulisses de l’UE, les négociations qu’il a menées sous le mandat de Tsipras sont restées secrètes. Une des critiques les plus importantes de Toussaint, dont il faut que toutes les forces politiques de la gauche tirent des leçons pour l’avenir porte sur la question démocratique : le rejet de ce fonctionnement en cénacle fermé ; l’insistance sur la discussion pluraliste tant au sein de Syriza que devant le peuple qui l’avait porté au pouvoir. Ce sont là des questions à mes yeux bien plus importantes que l’orientation prônée, à la condition bien sûre que, dans ou hors de l’UEM, un parti ne mène pas la politique qu’il a dénoncée… Mais il faut prendre en compte la réalité des dissensions légitimes sur l’orientation d’exit ou pas vis-à-vis de l’UEM et de l’UE, même dans le cadre d’une critique radicale de cette union. Ce point n’est pas suffisamment explicité dans le livre de Toussaint.

    Or il reste une question brûlante pour toute la gauche radicale. Et je pense que l’essentiel en Grèce (avec ou sans l’euro) autant qu’au Royaume-Uni (sans l’euro) ou au plan européen est de consolider démocratiquement à une échelle de masse un « non » populaire à la casse sociale aux politiques d’injustice sociale anti-démocratiques. La question des « moyens » (monétaires, institutionnels) pour construire en positif l’alternative prolongeant ce « non » doit faire l’objet de débats et de choix puis de bilans. Il faut défendre la subordination des moyens fiscaux (derrière les dettes) et monétaires (quelle que soit la monnaie) à la satisfaction des besoins fondamentaux pour toutes et tous. Mais il faut aussi être convaincu qu’il ne s’agit pas d’un débat d’idées mais de confrontations sociales et politiques, du local au planétaire en passant par les échelons nationaux et continentaux, articulés.

    Concrètement, il n’y avait pas de véritables « négociations » possible « en coulisse » entre Varoufakis et l’euro-groupe, et aucune concession n’était concevable sans rapport de force et confrontations publiques, sociales et politiques, de projets alternatifs - en Grèce et dans l’UE. La question de la mobilisation européenne était très importante. Donc de l’interpellation des institutions européennes notamment sur les questions de la dette et de ses mécanismes. Le livre de Toussaint ne souligne pas le fait qu’une partie substantielle de la gauche grecque n’était pas prête à le soutenir dans cette démarche d’audit et d’interpellation des instances européennes. Vouloir soumettre la monnaie (quelle qu’elle soit) et la fiscalité à la défense de priorités sociales et environnementales, c’était se confronter à la logique des Traités et institutions de l’UE - et donc faciliter leur mise à plat politique. Pour la première fois une telle « démarche transitoire » de lutte dans / contre l’UE était possible, appuyée sur la mobilisation la plus avancée d’un des peuples de l’union. Autrement dit, pour la première fois, le combat d’un des peuples européens pouvait soulever des enjeux valables pour tous les autres. C’est cela qui manquait en 2015. Pas seulement le courage pour la gauche grecque d’affronter les instances de l’euro-groupe en rendant publiques les négociations, mais aussi une réelle « stratégie européenne » de la gauche radicale grecque et européenne. L’audit sur la dette grecque était un verrou qui permettait de mettre en évidence des choix (en Grèce et dans l’UE) et de faire appel aux populations - pour trancher sur des alternatives qui les concernent. Non pas « la monnaie », mais la monnaie pour quoi faire ?

    Après le choc de la Grèce, la gauche radicale européenne a été confrontée à une nouvelle source de divisions majeures : le referendum britannique. Eric Toussaint nous dit dans son livre, au passage (p. 137), qu’il est « devenu convaincu à partir de l’été 2013 que la sortie de la zone euro était une option sérieuse à envisager pour les pays de la périphérie européenne, notamment la Grèce ». Point de vue défendable. Mais, pas évident ni d’ailleurs très clair (jusqu’où vont les « périphéries » et quelle stratégie commune possible ? Quel rôle spécifique de la gauche radicale dans les pays du centre - France, Allemagne, pour soutenir le point de vue d’une politique égalitaire pour tous les peuples ?). Il est plus clair de dire qu’il faut remettre en cause « l’euro-système » (le statut de la BCE notamment) - pour tous les peuples de l’Union. Mais il faut souligner en même temps que cela ne donne aucune « recette », aucun consensus sur la façon de remettre en cause les Traités - et sur le « quoi faire » à la place [3] : les sorties « nationales » ne sont pas nécessairement « nationalistes », bien sûr, mais pas forcément efficaces non plus pour contrer à la fois les orientations nationalistes et néo-libérales, en défendant notamment l’enjeu crucial de la libre circulation des personnes contre les politiques racistes et xénophobes.

    J’ai fait partie de ceux et celles qui ont milité pour le « non » français altermondialiste au projet de Traité constitutionnel européen en 2005. Mais ce « non » (pas plus que le « non » grec), contrairement au « non » de l’extrême droite xénophobe, n’impliquait pas de « sortir » de l’Union : il impliquait la remise en cause de ses Traités - de même qu’une constituante pourrait remettre en cause le contenu d’un État-nation. L’exigence de « désobéir » et résister à ce qui est socialement injuste et anti-démocratique, et de faire émerger une alternative progressiste, est valable au plan national, européen, mondial. Cette ligne de « désobéissance » aux traités de l’UE dans des campagnes qui visent à construire de façon transnationale un autre projet européen est également défendue dans les livres et le positionnement d’Attac France où je milite. La question n’est en effet pas seulement « que devrait faire un autre Syriza » mais, bien longtemps en amont, avant que ne soit à l’ordre du jour l’arrivée au pouvoir, de transformer les batailles nationales (sur les services publics, les retraites ou le code du travail - ou encore l’urgence sanitaire et sociale face au Covid19) en batailles européennes autant qu’on le peut. La difficulté est de prendre en compte à la fois l’imbrication étroite des économies européennes, et la réalité des histoires et spécificités nationales : il ne faut pas opposer, mais combiner le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et les réponses qui doivent contester - de façon concrète pour être mobilisatrices- l’ordre existant autant au plan national qu’européen - et au-delà. Il s’agit donc de remettre en cause le statut dégradant de « marchandise jetable » infligé aux salarié.es, la logique de compétition (et ses dimensions sexistes et racistes), la destruction et privatisation des droits sociaux et de l’environnement (donc des « biens communs, qu’il s’agisse de la nature ou des services publics), à toutes les échelles, dans tous les traités, où ces politiques se mènent.

    Sur tous ces plans, il faut mettre en évidence l’existence de choix et de divergences, et mettre à plat non pas seulement les carences et échecs de Syriza ou de Varoufakis mais de l’ensemble de la gauche radicale européenne. Au moment d’une nouvelle crise ouverte de l’UE catalysée par le Covid19, la discussion d’Eric Toussaint à l’égard de Yanis Varoufakis se poursuit sous la forme d’une critique des propositions exprimées par DIEM25 [4]. Elle prolonge utilement la discussion ouverte par le livre « capitulations… » : je partage dans les deux cas l’essentiel des critiques formulées par Eric Toussaint. Je les résumerai d’ailleurs au fait que Varoufakis cherche plus à sauver l’UE qu’à s’emparer de sa faillite alors que celle-ci est patente face à l’urgence sanitaire et de solidarité entre les peuples pour changer radicalement de logique. Mais, pour ne prendre que le cas de la France, une telle faillite n’épargne pas les divers pouvoirs des États nations néo-libéraux…

    Mais il importe de souligner - ce que ne fait pas Toussaint - que DIEM25 comporte explicitement un travail d’élaboration et un horizon de remise en cause des Traités de l’UE. La conception explicite de ce courant se divisait en deux périodes : d’abord un temps de batailles respectant le cadre de l’UE visant à réformer celle-ci ; puis face à un possible échec des batailles démocratiques tentées, entreprendre la mise à plat des Traités et un processus constituant d’un autre projet - 2025 étant l’horizon dont se dotait le mouvement pour en juger. Mais l’horizon d’une crise ouverte de l’UE ne se décrète pas. Le « besoin » de réponses solidaires européennes face à la crise multidimensionnelle catalysée par le Covid19 est contradictoire avec ce que sont les Traités, Pactes et autres règles de l’euro-système. Cela est si vrai que la BCE elle-même a transgressé ces « règles » et que la Commission européenne a dû « suspendre » les Pactes en vigueur. C’est pourquoi, la critique exprimée par Toussaint envers Diem25 est insuffisante : Varoufakis et les courants qui militent avec lui doivent être interpellés, au nom de leur critique explicite de l’UE, sur l’urgence de rompre avec les dépendances de l’UE envers les marchés financiers (d’où la critique des eurobonds voire covidbonds), tout en exprimant l’accord sur le besoin de réponses solidaires européennes, concrètes.

    On peut, dans une démarche « transitoire » de critique interne de l’UE avancer des exigences de moyens européens de réponse à l’urgence sociale. Mais ils doivent être cohérents avec une conception démocratique et égalitaire des rapports entre peuples, rompant avec les comportements néo-coloniaux, avec la logique de compétition marchande et avec celle des financements pour le profit. Cela soulève la question du statut de la BCE, des contrôles parlementaires sur sa politique qui doit pouvoir financer des dépenses structurelles répondant à l’urgence sanitaire, sociale et environnementale ; ou encore, répondant à ces mêmes finalités et exigences de contrôle public démocratique, des projets de fonds européens (alimentés par une taxation des dividendes et des marchés) : ne laissons pas ce débat-là et cette mise à plat à une confrontation entre BCE et Cour constitutionnelle allemande.

    Catherine SAMARY, le 11/05/2020

     
    Notes

    [1Ce point est illustré dans plusieurs chapitres du livre - notamment « Une stratégie de négociation vouée à l’échec » (chapitre 5) et « Vers le dénouement » (chapitre 9) ; mais on le trouve aussi de façon synthétique dans https://www.cadtm.org/Critique-de-la-critique-critique-du-livre-Conversations-entre-Adultes-de-Yanis

    [2p. 233 du livre de Varoufakis, cité par Toussaint, (« Capitulations…) p. 110

    [3J’ai explicité ce point de vue, en soutien au « non » du peuple grec et face au Brexit, cf https://www.cadtm.org/Pas-de-LEXIT-sans-Une-autre-Europe

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  • Humeur de confiné. Peur et espoir.
    En 1792, Rouget de Lisle encourage les jeunes soldats français : sauver la France de l'invasion autrichienne. La Marseillaise.
    En 2020, les Français sont sous les coups d'un virus encouragé par le monstre technocratique.
    Et ça fait mal !

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    Jan Matejko. — « Stańczyk », 1862.

    Bien sûr ça n’est pas moi qui le dis — ça non. C’est Claude Askolovitch. Plus exactement, Claude Askolovitch rapporte les propos d’un « ami pneumologue ». En même temps, on sent qu’il les endosse un peu. Ça n’est pas exactement lui qui le dit mais un peu comme si quand même. En tout cas, tous les papiers de la respectabilité sont dûment tamponnés : un journaliste de France Inter et d’Arte, on pourra difficilement plus en règle. Et donc tout d’un coup, sans crier gare, le voilà qui parle, ou laisse parler, de nos gouvernants comme de « connards ».

    On se demande ce qui l’a piqué — en même temps il faut admettre : quand une vidéo appelée à demeurer dans la mémoire collective montre Agnès Buzyn, ci-devant ministre de la santé, déclarer fin janvier qu’évidemment le virus restera à Wuhan et qu’il n’y a aucune chance que nous en voyions jamais la couleur ; quand, jusqu’au 12 mars après-midi, le ministre Blanquer assène qu’il n’y a aucune raison de fermer les écoles (moi aussi, comme Claude Askolovitch, j’ai un ami : dans la classe de sa fille, sept cas positifs, mais pourquoi embêter les parents avec d’inutiles soucis de garde ?), et que le soir même la fermeture générale est annoncée ; quand, dans un tweet à ranger sur la même étagère que la vidéo de Buzyn, Macron, comme un hipster du 11e arrondissement qui aurait fait l’atelier poésie au collège, nous invite — le 11 mars –- : « Nous ne renoncerons à rien, surtout pas à rire, à chanter, à penser, à aimer, surtout pas aux terrasses, aux salles de concert, au fêtes de soir d’été, surtout pas à la liberté », pour le 12 fermer les écoles, le 14 laisser son premier ministre annoncer un début de confinement général, et le 16 morigéner la population qui continuait sur la lancée de l’exemple qu’il lui donnait depuis des semaines ; quand on se remet sous les yeux le tableau d’ensemble de ces ahurissements, on se dit en effet que tous ces gens se sont fait prendre soit par surprise, soit par connerie. Et que l’hypothèse de la surprise étant à l’évidence exclue, il ne reste que celle de la connerie — qui n’est pas une surprise.

    Mais l’établissement des archives ne serait pas complet si l’on n’y ajoutait cette séquence, éloquente et synthétique entre toutes, de l’intervention de Martin Hirsch, directeur de l’AP-HP au journal de France 2 samedi soir : « Je supplie l’ensemble des Français d’appliquer les mesures annoncées ». Martin Hirsch, passé sans transition de la démolition à la supplication.

    On s’est beaucoup moqué des soviétiques, de Tchernobyl et du socialisme réel, mais vraiment, le capitalisme néolibéral devrait prendre garde à ne pas faire le malin

    La Supplication, c’est le titre d’un livre de Svetlana Alexievitch. Sur la catastrophe de Tchernobyl. Et c’est vrai qu’il y a du Tchernobyl dans l’air. Il va y avoir des « nettoyeurs ». C’est le nom qu’on donnait aux sacrifiés, ceux qu’on envoyait muni d’un linge sur la bouche et d’une paire de bottes, pelleter les gravats vitrifiés de radioactivité. Une aide-soignante sur Twitter publie le patron qui circule pour fabriquer « soi-même à la maison » des masques avec du tissu. On s’est beaucoup moqué des soviétiques, de Tchernobyl et du socialisme réel, mais vraiment, le capitalisme néolibéral, qui a déjà oublié son Three Mile Island et son Fukushima, devrait prendre garde à ne pas faire le malin. À l’hôpital en France en 2020, il y a pénurie de gel et de masques pour le personnel soignant — alors que des fractions considérables de la population devraient y avoir accès. Et l’on n’a sans doute encore rien vu : que se passera-t-il d’ici quelques semaines quand les hospitaliers laissés démunis, contaminés, vont commencer à tomber comme des mouches, et toute la structure du soin menacer de s’effondrer sur elle-même, les soignants devenant à-soigner — mais par qui ? Mais zéro-stock, zéro-bed : c’était la consigne efficace des lean-managers — les zéro-managers. À qui ne reste plus que la supplication.

    Il y a les zéro-managers et, donc, il y a les epsilon-journalistes : ceux qui commencent à crier aux « connards » quand la catastrophe est là. C’est-à-dire un peu tard. D’autres gens criaient aux « connards », depuis longtemps même, mais, Dieu toute cette radicalité ! Toute cette violence  ! La démocratie c’est le débat apaisé et loin des extrêmes (qui se touchent). À France Inter, sur Arte, au Monde et à Libération, la raison est le nom de la mission : la violence, c’est pour la populace bornée en ses passions jaunasses, ou les fous furieux de « l’ultra-gauche ». Et puis tout d’un coup, un jour : « connards ».

    Le problème avec les grandes catastrophes — financières, nucléaires, sanitaires — c’est qu’il vaut mieux les avoir vues venir de loin. C’est-à-dire avoir pris le risque de gueuler « connards » quand tout allait bien, ou plutôt quand tout semblait aller bien — alors que le désastre grossissait dans l’ombre. L’armement, et le réarmement permanent de la finance, donc des crises financières, y compris après celle de 2007 : connards. La destruction de l’école, de l’université et de la recherche (notamment sur les coronavirus, quelle ironie) : connards. La démolition de l’hôpital public : ah oui, là, sacrés connards. Le surgissement des flacons de gel désinfectant dans les bureaux de vote quand même les personnels soignants en manquent : hors catégorie.

    On peut jouer « l’immunité de groupe » avec la grippe saisonnière, par exemple, mais pas avec la peste. Où est le coronavirus entre les deux ?

    Enfin « hors catégorie », c’est vite dit. Car, sur le front des connards aussi, la concurrence non faussée est féroce. Le Royaume-Uni, qui a les mêmes à la maison, est en train de découvrir la légère boulette de sa première stratégie basée sur la construction d’une « immunité de groupe » — soit, dans la perspective d’une épidémie récurrente, laisser délibérément infecter 50 à 60 % de la population pour y distribuer largement la formation d’anticorps, en vue de « la fois d’après ». Or, on peut jouer « l’immunité de groupe » avec la grippe saisonnière, par exemple, mais pas avec la peste. Où est le coronavirus entre les deux ? Un peu trop au milieu semble-t-il. Suffisamment en tout cas pour que jouer la « propagation régulée », au lieu du containment rigoureux, finisse par se solder en centaines de milliers de morts — 510 000 dans le cas britannique selon les estimations d’un rapport de l’Imperial College. Ici la philosophie conséquentialiste (1) a la main lourde, et l’esprit de sacrifice généreux — mais pour les autres, comme toujours.

    Or l’organe complotiste de la gauche radicale, Le Figaro, nous apprend qu’il y a bien des raisons de penser que la première réponse du gouvernement français a été fortement imprégnée, sans le dire évidemment, de la stratégie sacrificielle de « l’immunité de groupe » — « certes, il y aura bien quelques morts, mais enfin c’est pour le salut futur de la collectivité ». Vient le moment où, à Paris et à Londres, on s’aperçoit que « quelques morts », ça va plutôt faire une montagne de morts. De là le passage un peu brutal de la poésie collégienne au confinement armé. De là également la légitime question de savoir à combien ça nous met sur l’échelle Richter ouverte de la connerie gouvernante.

    On comprend, dans de telles conditions de fragilité morale, que le gouvernement ait besoin d’en appeler à la « guerre » et à « l’union nationale ». C’est qu’autoriser le moindre départ de contestation menace de tourner en incendie général. Au vrai, la solidarité dont Macron fait ses trémolos zézayants, et qui est en effet très impérieuse, n’entraîne nullement d’être solidaire avec lui — juste : entre nous. Dans ces conditions, rien n’est ôté du devoir de regarder et de la liberté de dire : « connards », s’il s’avère.

    Mais le monde social est comme un grand système d’autorisations différentielles. Les droits à dire, et surtout à être entendu, sont inégalement distribués. Ce qui est dit compte peu, et qui le dit beaucoup. Par exemple, avertir aux « connards » tant que France Inter dit que tout va bien est irrecevable. Il faut que France Inter passe en mode « connards » pour que « connards » puisse être dit — et reçu. On a bien compris qu’ici France Inter était une métonymie. La métonymie du monopole epsilon-journaliste. Qu’on ne dessille que le nez sur l’obstacle. Mais alors hilarité garantie : en cette matinée de premier tour des municipales, CNews nous montre Philippe Poutou votant à Bordeaux où il est candidat, et l’on manque de tomber à la renverse en entendant la voix de commentaire rappeler que « Philippe Poutou représente un parti dont le slogan a été longtemps “Nos vies valent plus que leurs profits”, et je trouve que ce que nous vivons en ce moment est la mise en œuvre de ce principe ». Voilà, voilà. Ils étaient si drôles ces trostkystes avec leurs slogans, eh bien, justement, venus du fond de l’URSS de Tchernobyl (ânerie historiographique de première, mais c’est comme ça que ça se range dans une tête de journaliste). Ils étaient si drôles. Et puis voilà qu’ils ont raison. On dit les trotskystes, mais là aussi c’est une métonymie — symétrique du monopole d’en-face.

    En-face, précisément, à part cette drôlerie, rien ou presque. Claude Askolovitch n’est pas France Inter — il le sera quand, ès qualités et en son nom propre, il dira « connards » au micro, même de la part d’un « ami », plutôt que sur son compte personnel de Twitter. À Libé, on était il y a peu encore secoué de sarcasmes à l’idée qu’on pouvait faire argument du krach boursier contre la réforme des retraites — ces Insoumis.... Au Monde, toute mise en cause d’ensemble du néolibéralisme dans la situation présente vaut éructations excitées au « Grand soir ».

    Mais le propre des grandes crises, comme situations à évolutions fulgurantes, c’est que les opinions aussi connaissent des évolutions fulgurantes. Par exemple, à quelques jours de distance, on reprendrait volontiers le sentiment de Lilan Alemagna que la connexion krach/réforme des retraites faisait tant rire. Ou celui d’Abel Mestre maintenant qu’il a pris connaissance des articles de son propre journal sur les projections de mortalité et la situation progressivement révélée de l’hôpital, manière de voir comment il apprécie le degré de changement qu’il faut faire connaître à l’ordre social présent. L’ordre social qui donne du « héros » en verroterie symbolique aux personnels hospitaliers, mais leur fait envoyer des mails leur expliquant qu’une infection au coronavirus ne sera pas reconnue comme maladie professionnelle (des fois qu’entre deux gardes ils aillent se déchirer en discothèque) ; celui qui par la bouche de Martin Hirsch — encore — traite de « scrogneugneu » les médecins et infirmières qui ont dénoncé l’agonie matérielle de l’hôpital (présidée par lui), et ceci au moment même où il demande aux personnels retraités de venir reprendre le collier aux urgences, c’est-à-dire de rejoindre leurs collègues tous déjà positifs, Tchernobyl-style ; celui qui célèbre l’éthique du service public il-y-a-des-choses-qu’on-ne-peut-pas-confier-à-la-loi-du-marché, mais maintient le jour de carence pour ses agents malades ; celui qui sort les vieux à toute force dans l’espoir de sécuriser les majorités municipales du bloc bourgeois (©) ; celui qui produit des personnages aussi reluisants que, mais ça alors ! de nouveau Martin Hirsch — décidément à lui seul la synthèse ambulante du régime —, expliquant sur France Inter à des interviewers pourtant pas feignants de l’encensoir mais cette fois un peu estomaqués, qu’il y a des réanimations qui, que, comment dire… durent très longtemps, des deux trois semaines, alors que eh bien à la fin ça se termine plutôt mal, et du coup elles n’ont pas servi à grand-chose (les réanimations), en fait à rien, qu’on pourrait peut-être songer à débrancher un peu plus tôt, vu qu’il s’agirait de libérer le lit rapidement, rapport à zero-bed. Et maintenant, verbatim : « Lorsque les réanimateurs jugeront que la réanimation n’a pour effet que de prolonger que de huit jours, ils feront le rationnel (sic) de ne pas se lancer dans une réanimation dont la conclusion est déjà connue ». Mais le verbatim, c’est encore trop peu, il manque le bafouillement caractéristique de celui qui dit une monstruosité, un truc obscène, imprésentable, en sachant qu’il dit une monstruosité, un truc obscène, imprésentable. Parce que juger « d’une réanimation dont la conclusion est déjà connue », c’est, comme qui dirait, et d’ailleurs comme dit Ali Baddou, une « responsabilité terrible ». À quoi Hirsch répond, du tac au tac, que « la responsabilité terrible, c’est effectivement d’en faire le plus possible, d’être hyper-organisés, de convaincre les autres qu’il faut se mobiliser à fond » — au cœur de la question qui venait de lui être posée donc. Car on n’avait pas bien compris de quoi la responsabilité terrible est la responsabilité terrible : c’est de se serrer les coudes et d’être « mobilisés à fond » ! Disons, les choses : contre tout ça, la proposition de tout renverser et de tout refaire qui, sous le nom-épouvantail de « Grand soir » effraye tant Abel Mestre, est finalement des plus modérées, en fait minimale.

    On planquera d’autant moins les morts que les médecins disent depuis des mois l’effondrement du système hospitalier, et que la population les a entendus

    Mais le propre de tous les propagandistes de l’ordre présent, c’est que le sens du dégoûtant ne leur vient que tardivement — s’il leur vient. On ne sait jamais vraiment jusqu’où les dominants doivent aller pour leur arracher un début de revirement, un commencement d’interrogation globale. Mais peu importe : les « interrogations globales », d’autres qu’eux se les posent, plus nombreux et, le temps passant, de moins en moins calmes. Jusqu’ici, les morts du capitalisme néolibéral, entre amiante, scandales pharmaceutiques, accidents du travail, suicides France Télécom, etc., étaient trop disséminés pour que la conscience commune les récapitule sous un système causal d’ensemble. Mais ceux qui arrivent par wagons, on ne les planquera pas comme la merde au chat. On les planquera d’autant moins que les médecins disent depuis des mois l’effondrement du système hospitalier, et que la population les a entendus. De même qu’elle commence à comprendre de qui cet effondrement est « la responsabilité terrible ». L’heure de la reddition des comptes politiques se profile, et elle aussi risque d’être « terrible ».

    En réalité, une pandémie du format de celle d’aujourd’hui est le test fatal pour toute la logique du néolibéralisme. Elle met à l’arrêt ce que ce capitalisme demande de garder constamment en mouvement frénétique. Elle rappelle surtout cette évidence qu’une société étant une entité collective, elle ne fonctionne pas sans des constructions collectives — on appelle ça usuellement des services publics. La mise à mort du service public, entreprise poursuivie avec acharnement par tous les libéraux qui se sont continûment succédés au pouvoir depuis trente ans, mais portée à des degrés inouïs par la clique Macron-Buzyn-Blanquer-Pénicaud et tous leurs misérables managers, n’est pas qu’une mise à mort institutionnelle quand il s’agit du service public de la santé — où les mots retrouvent leur sens propre avec la dernière brutalité. En décembre 2019, une banderole d’hospitaliers manifestants disait : « L’État compte les sous, on va compter les morts ». Nous y sommes.

    Pour l’heure on dit « connards », mais il ne faut pas s’y tromper : c’est peut-être encore une indulgence. Qui sait si bientôt on ne dira pas autre chose.

    En fait, tout ce pouvoir, s’il lui était resté deux sous de dignité, aurait dû endosser le désastre déjà annoncé en face du public, reconnaître n’avoir rien compris ni à ce que c’est que vivre en collectivité ni à ce que l’époque appelle. Dans ces conditions, il aurait dû se rétrograder au rang de serviteur intérimaire, de fait en charge de la situation, pour annoncer qu’il se démettrait sitôt la crise passée. Tout le monde a compris que ça n’est pas exactement ce chemin que « ceux qui nous gouvernent » ont l’intention d’emprunter. Disons-leur quand même que, sur ce chemin, ils seront attendus au tournant.

    Frédéric LORDON

    source: https://blog.mondediplo.net/les-connards-qui-nous-gouvernent

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  • L'actualité nous offre, sous forme d’un feuilleton qui ne fait que commencer, la suite du Monde comme si.  

    J’y exposais l’itinéraire des militants nationalistes qui, depuis 1919 et la fondation du mouvement Breiz Atao, avaient porté la « cause bretonne » sur base ethniste et s’étaient naturellement alliés aux nazis. Je montrais comment ces nationalistes, totalement discrédités à la Libération, avaient réussi, grâce aux milieux d’affaires, aux réseaux ethnistes européens et aux institutions régionales, à prendre peu à peu le pouvoir et à imposer leur discours. Je constatais que la réécriture de l’histoire autorisait une mainmise de plus en plus oppressante sur la culture, banalisant sous label de gauche une idéologie d’extrême droite. Ainsi des hommages étaient-ils rendus à des auteurs de textes antisémites prônant la haine de la France et la collaboration avec les nazis. 

    L’exemple de Youenn Drezen était particulièrement probant : d’une part, il avait été adhéré à Breiz Atao dès ses débuts, à l’âge de vingt ans, et avait continué de militer jusqu’à sa mort sur la même base idéologique ; d’autre part, il avait sous l’Occupation été (entre autres) responsable des pages en breton de L’Heure bretonne, organe des nationalistes les plus résolument inféodés au national-socialisme, et il était l’auteur de textes antisémites particulièrement immondes ; enfin, ces textes avaient été réédités par le professeur Per Denez, directeur du département de Celtique et vice-président de l’Institut culturel de Bretagne, sur fonds publics ; or, non seulement, les protestations à ce sujet étaient restées lettre morte, mais une mairie socialiste, comme celle de Pont-l’Abbé avait pu rendre hommage à Drezen comme à un homme de gauche, et les protestations, là encore, y compris les traductions de ses textes antisémites en breton, avaient été enterrées, des mairies dites de gauche, comme celle de Rennes, continuant imperturbablement d’honorer Drezen et autres nazillons de la même mouvance.  

    Rappelons qu’au moment de la rafle du Vel’ d’Hiv’ (donc les 16 et 17 juillet 1942), Drezen se déchaînait (sur commande) contre les Juifs, aussi bien dans La Bretagne (j’ai traduit son article sur l’étoile jaune que les Juives doivent se réjouir de se mettre sur le derrière et je l’ai reproduit dans Le Monde comme si) et que La Bretagne et L’Heure bretonne diffusaient des dénonciations de Juifs et de francs-maçons avec la totale approbation de Drezen (le 16 mai 1942, L’Heure bretonne ouvre un dossier « Tableau de chasse » pour appeler à délation). 

    En 1999, les protestations contre les hommages rendus à Drezen ne servent à rien ; en 2000, le dossier Réécritue de l’histoire en Bretagne  rédigé pour la LDH ne sert à rien ; en 2001, j’écris Le Monde comme si qui ne sert à rien : on continue imperturbablement à honorer au nom de la Bretagne qu’ils ont trahie Drezen, Monjarret, Langlais et autres nazillons. 

    Voici les pages du Monde comme si avec un spécimen de prose de Drezen. 

     

     

    Ces efforts d’information qui ne servent à rien ont malgré tout le mérite de  montrer de quelle manière s’impose le règne du comme si : les textes sont traduits mais on fait comme si on ne les voyait pas ; si l’on ne peut pas faire autrement que de les voir, on fait comme si des erreurs les travestissaient, on les enlise sous les interprétations, les accusations, les invectives, et on mandate des historiens à la botte pour jeter le doute.

    Nous en avons sous les yeux un magnifique exemple. 

    *

    .

    En 2019, alertés par un habitant de Pont-l’Abbé, Daniel Quillivic, le maire, Stéphane Le Doaré, et le conseil municipal décident de débaptiser la rue Youenn Drezen

    Quel courage ! 

    Attendez la suite…

    D’abord, invectives, harcèlement, menaces de mort de la part de l’extrême droite, nationaliste, à savoir les identitaires du groupe Breiz Atao dont le responsable, maintes fois condamné en justice, se réclame, non sans cohérence, du racisme et de l’antisémitisme de Breiz Atao dont il assume pleinement l’héritage. Le but énoncé est clair : terroriser et faire battre le maire aux élections. 

    Des plaintes sont déposées (mais, le cas Le Lay le montre, ces militants sont désormais indifférents à la sanction). 

    Et voici une grande action concertée, en provenance des nationalistes que l’on pourrait dire de gauche, à leur tête l’autonomiste Kristian Hamon et son ami, Youenn Drezen fils, autre militant breton. 

    Le fils Drezen, qui s’est rendu à Quimper pour être filmé, ne parle pas breton (ce qui en soi suffit à donner la mesure du combat de son père en faveur de cette langue) mais il a lu, assure-t-il, toutes les traductions des articles de son père dans La Bretagne et dans L’Heure bretonne et, il le jure, il n’y voit rien de « raciste, antisémite, proallemand, rien du tout ». 

    Cette apologie de Drezen par son fils ne serait que pathétique si celui qui l’interrogeait n’était Bernez Rouz, président du Conseil culturel de Bretagne, lequel, ès qualités, l’amène à nier l’antisémitisme de son père et se porte lui-même garant : « Comme rappelé par Bernez Rouz, président du Conseil culturel de Bretagne, il n’y a aucune trace d’anti-sémitisme (sic) dans l’œuvre littéraire de Drezen ». Où commence, où s’arrête l’œuvre littéraire de Drezen ? C’est bien en tant que grand auteur breton qu’il dirige les pages de L’Heure bretonne et c’est bien en tant que grand auteur breton qu’il est republié par Per Denez, encensé par lui et subventionné par l’ICB. La manœuvre est retorse : mettons de côté quelques menus dérapages sous l’Occupation et faisons comme si l’œuvre de notre grand auteur se tenait dans la zone pure de la littérature. 

    C’est donc officiellement que l’antisémitisme de Drezen est nié et l’Agence Bretagne Presse dirigée par un indépendantiste nommé Argouac’h a été mandatée pour venir filmer le président du Conseil culturel de Bretagne dans le cadre de cette opération. 

    De l’extrême droite (Breiz Atao), à la droite (ABP) et à la « gauche » (UDB), indépendantistes et autonomistes se mobilisent donc, et c’est l’udébiste Kristian Hamon qui se charge de détourner l’attention de l’antisémitisme pour se servir d’une phrase du maire accusant nommément Drezen de délation . 

    .

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    Un historien qui se vante d’avoir un DEA, soutenu voilà vingt ans, pour garantie de son sérieux, ce n’est pas banal (d’autant que le DEA n’a pas été soutenu en Histoire mais en Celtique, sous la direction du fils de Per Denez, et immédiatement publié par les éditions An Here dirigées par le terroriste Martial Ménard). Peu importe : aussitôt, des habitants (anonymes) reprennent les propos de l’« historien » :

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    Et, bien sûr, derrière ces diaboliques accusations, se profile la main du grand Satan, la « chasseur attitrée de militants bretons » dont il suffit de prononcer le nom pour rameuter les combattants. 

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    La méthode est toujours la même : se servir d’un mot, soi-disant mal traduit, pour faire passer tous les faits à la trappe. L’important n’est pas que Drezen ait produit des textes antisémites pendant des années mais que je sois supposée avoir traduit un mot de travers. En l’occurrence, mon crime serait d’avoir traduit « yuzevien » par « youtres ». 

    J’ai traduit « yuzevien » par « juifs » et « yourdou » par « youtres ».

    Le 16 août 1941 Drezen dénonce dans L’Heure bretonne les « juifs de Radio-Londres » (« yuzevien Radio-Londres » ). Ce texte a été réédité par Per Denez avec le soutien de l’Institut culturel de Bretagne, texte qui est non seulement encore disponible mais mis en ligne).

    En voici la traduction, également mise en ligne

    « Autant le dire tout de suite, j’ai été écœuré cette année par le Quatorze juillet des Français et, si j’avais eu la moindre goutte de sang français dans les veines, j’aurais rougi de honte… Quelle floraison tricolore, mes pauvres amis ! Jamais de ma vie je n’avais vu mes compatriotes colorés comme ça. Encore un peu j’aurais cru le dicton “Le Breton est deux fois français” ! Sauf que j’aurais dû dire : les Bretonnes ! 

    Car je dois avouer que les hommes entre 22 et 55 ans ne s’étaient pas trop démenés. Mais les femmes, elles, et les morveux, ne savaient que faire pour montrer leur soumission aux Juifs de « Radio-Londres ». Rubans tricolores dans les cheveux, fleurs tricolores sur le cœur, jupes bleues, vestes blanches, chemisiers rouges, une fête des couleurs françaises, je ne vous dis que ça !… 

    Bretons, mes compatriotes ! A nous aussi il arrivera, à l’occasion de fêtes ou d’événements divers, de montrer au grand jour notre amour pour notre pays la Bretagne. Ne prenons pas exemple sur la sottise des Français ou des Bretons francisés. Soyons fiers des symboles de notre nation : le drapeau noir et blanc, l’hermine, le hevoud, le triskell. Mais ne tombons pas dans le déshonneur. Un Quatorze juillet comme celui de 1941 n’a fait que du tort à la France, déjà bien mal en point. » 

    .

    Le texte n’est pas seulement antisémite, il est lourd d’une haine antifrançaise qui, associée au ton poissard qui caractérise le style de Drezen  l’apparente aux productions de ces auteurs d’extrême droite qui ont sévi dans l’entre-deux-guerres. C’est du Léon Daudet avec hermine, hevoud, triskell et drapeau noir et blanc, tout le kit nationaliste mis au point par Breiz Atao, la haine de la République et la haine du Juif allant de pair. À en croire Drezen, ce n’est pas de Gaulle, ce ne sont pas les résistants de la France libre, qui ont appelé à célébrer le 14 juillet 1941 comme acte de résistance, non, ce sont les « juifs de Radio-Londres ».

    Le 19 février 1943, toujours dans L’Heure bretonne et toujours à propos de Radio-Londres, Drezen dénonce les « youtres  » (« yourdou  ») qui, depuis Londres, toujours à l’en croire, déversent leurs bobards. Il lui revient d’avoir fait entrer ce mot dans la langue bretonne, rendons à l’ignominie ce qui lui revient.

    « Lonka karotez ar yourdou » signifie, dans ce style populacier et lourdement rigolard de Drezen, « avaler les salades des youtres ». Consulté à ce sujet, le professeur Jean Le Dû en est tombé d’accord.

    Comme le fils Drezen et le président du Conseil culturel de Bretagne jugent que je traduis mal et que le mot « yuzevien » n’aurait, de toute façon, pas eu de caractère raciste dans le contexte, je fournis l’image de la page de L’Heure bretonne, en assez large dimension pour qu’ils puissent voir la caricature qui accompagne l’article. 

    Aux yeux des défenseurs de Drezen, aussi étrange que cela puisse sembler à qui ne connaît pas les lois du monde comme si, le mot juif n’est pas employé dans un contexte raciste mais agréablement élogieux et, regardez mieux, vous verrez représentés d’aimable bienfaiteurs que l’on est heureux d’accueillir à bras ouverts. Au-dessus de la caricature, l’éditorial signé Alain Le Banner (Alain Guel) mérite aussi d’être lu puisqu’il y explique que la nation bretonne est indépendante de la pseudo-nation française sans « unité raciale ».  Guel a donné son nom à une médiathèque de Bretagne.

    Enfin, pour que l’on puisse mettre le mot « yourdou » en contexte, voici la traduction du texte intégral (signé Tin Gariou, pseudonyme habituel de Drezen) 

    GRIBOUILLE

    Nul besoin d’être né le lundi matin, le corps reposé, l’esprit sans inquiétude, pour comprendre, clair comme l’œil de la vipère [clair comme de l’eau de roche], qu’il n’y a plus de France pour les Français depuis les événements de mai et juin 1940. 

    Ayant perdu la guerre et leur pays entièrement est tenu par leurs ennemis, qu’ont-ils fait ?… Loin de chercher à relever l’échine, de voir, par exemple, s’il serait possible de s’entendre avec leurs ennemis, voire de travailler pour leur propre compte, ils se sont recroquevillés, ils ont boudé, et, peu à peu avec l’aide de la radio et avalant les bobards des youtres, ils ont trahi leur race jusqu’à se changer d’abord en Anglais, puis en Américains et, voilà peu, en Russes. 

    S’ils pensent qu’ils y ont gagné à changer de peau !…

    Il pleuvait. Ayant peur d’être mouillés par la pluie, ils se sont jetés à la mer. Les Français, qui n’avaient pas perdu la tête, avaient la langue acérée et avaient trouvé un nom pour ce genre d’idiots : ils les appelaient Gribouille. 

    *

    Eh bien ! la race de Gribouille a prospéré dans notre Bretagne aussi. Ça va de soi ! Chaque pays nourrit ses propres poux. On entend encore des Bretons dire, le front plissé, et les yeux pleins de haine :

    — Rien pour la langue bretonne, rien pour améliorer le sort de la Bretagne tant que ces « gens-là » seront ici ! 

    S’ils attendent leur salut de la France, ou de l’Angleterre, ou de l’Amérique, ou des Soviétiques, ou des Allemands, quelle erreur ! Chacun travaille pour soi. Après la pire guerre meurtrière jamais vue, ne resteront en vie, ne mériteront de rester en vie que les pays qui ont lutté pour rester en vie. Il n’y aura pas de place pour les feignants et les boudeurs. 

    Mais la roue de saint Tu-pe-Tu [saint Quitte-ou-Double] est en train de tourner. Il faut choisir. Il n’y aura pas plus de respect pour la Bretagne et la langue bretonne, au temps de rendre des comptes [au temps du Grand Compte] , qu’il n’y en aura pour la France, si nous ne travaillons pas pour nous-mêmes plus que ne le fait ce pays-là [la France]. 

    N’imitons pas ces enfants qui refusent de manger leur pain et leur beurre parce qu’ils boudent, en croyant qu’ils vont mettre leurs parents en colère. Ce sont eux les petits imbéciles, les idiots du village, qui boudent leur propre ventre. 

    Sus, gars de Kerneizan ! La viande est dans la marmite ! La Bretagne aux Bretons et par les Bretons !                .                                                                                                                                                                                                                Haine de la France, haine des alliés, haine de radio-Londres, haine des juifs, appel à la collaboration, apologie de la race qu’il faut garder sans mélange : l’article est l’exact pendant de celui qui dénonçait les « juifs de Radio-Londres ». Ce n’est que propagande raciste et séparatiste.

     Et voici la version publiée par Per Denez qui, lui non plus, n’a vu là aucun antisémitisme.

     

    .

    Vous remarquerez que « yourdou » a été transformé en « vourdoù ». Un petit toilettage de détail qui suffit à montrer que Denez et son équipe savaient parfaitement ce qu’ils faisaient. 

    Il va de soi que ceux qui, actuellement mènent campagne, savent également de quoi ils retourne. 

    Se servir de Simon Wiesenthal est particulièrement ignoble, et bien digne de l’ignoble Drezen. 

    La fine équipe qui travaille à la réhabilitation de Drezen n’en est qu’à ses débuts. 

    On remarquera avec quelle servilité la presse régionale relaie les propos du fils Drezen et des militants qui se mobilisent.

    N’ayons garde d’oublier le projet lancé par le président du Conseil culturel de faire un colloque Drezen.. Rien de mieux qu’un colloque pour écraser toute dissidence. Les fonds publics servent à ça : on l’a vu quand les efforts pour informer au sujet de la réécriture de de l’histoire ont commencé à trouver des échos dans la presse nationale : il a suffi d’un colloque pour officialiser la version des autonomistes. 

    Pour le moment, bornons-nous à constater que l’antisémitisme de Drezen est nié, comme la réédition de ses textes antisémites a été subventionnée. 

    Le Conseil culturel et l’Institut culturel ont été mis en place par Giscard d’Estaing en 1977 : ils servent à défendre et promouvoir une conception de la culture qui, comme on peut le voir, s’inscrit dans la droite ligne de celle de Drezen.   

    Françoise MORVAN,

    le 20/02/2020

    source: http://francoisemorvan.com/laffaire-drezen-suite/

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  • Après l'affaire Griveaux, les kremlinologues professionnels, les poutiniens du petit matin, les ex-soviétologues avertis y vont de leur petite musique pour explorer la piste enneigée de l’ennemi venu du froid pour semer le trouble dans notre bonne vieille démocratie.

    On ne la lui fait pas à Alain Duhamel. A peine éclatée l’affaire Griveaux, le célèbre éditorialiste exposait sur BFMTV une thèse que l’on pourrait résultat ainsi : là où il y a du Russe, il y a du Poutine.

    Bon, c’était dit plus finement (encore que…), c’était juste suggéré, pas question de prêter le flanc à l’accusation de conspirationnisme, non non, mais enfin, sachant ce que l’on sait des moeurs de la Russie (pas grand chose en fait), on peut supputer que derrière le grand Piotr Pavlenski, il y a sans doute la main de l’ours russe.

    Depuis, c’est un festival. Partout, sur un mode plus ou moins suggestif, on explique que le couple Pavlenski/Alexandra de Taddeo, ne peut pas avoir agi seul, quand bien même eut-il reçu l‘appui de l’incontrôlable Juan Branco. Chaque journal, chaque chaine de télévision, avec plus ou moins de délicatesse, échafaude des plans dignes d’un roman de John Le Carré.

    Les kremlinologues professionnels, les poutiniens du petit matin, les ex-soviétologues avertis y vont de leur petite musique pour explorer la piste enneigée de l’ennemi venu du froid pour semer le trouble dans notre bonne vieille démocratie.

    En quoi cela aiderait-il la diplomatie russe ?

    Interrogée par Le Parisien, Galia Ackerman, essayiste, assène gravement : « Cela me rappelle les techniques soviétiques. On employait des jeunes femmes et hommes pour piéger des politiques et avoir des matières compromettantes contre eux ». Et d’ajouter de manière définitive : « Poutine l’a utilisé plusieurs fois ». Voilà. Pas besoin de chercher plus loin. La main qui s’est glissée dans la culotte de Griveaux, c’était celle de Poutine, vu que tout ex du KGB a été formé depuis son plus jeune âge à cet exercice périlleux.

    Résumons l’affaire. Du temps où il était en Russie, Piotr Pavlenski était un anti-Poutinien connu et reconnu. Nul ne sait s’il s’était cloué les testicules en espérant faire chuter le nouveau tsar, mais personne ne l’a jamais imaginé en agent retourné, devenu un espion à a solde de Moscou. Telle est pourtant la thèse défendue par la dame citée ci-dessus, présentée par Le Parisien comme une « spécialiste de la Russie ». Quelle piste explorerait-elle si ce n’était pas le cas ?

    On veut bien que l’ex empire rouge ait son armada d’espions (comme tout le monde). On veut bien que Poutine ne soit pas regardant sur les moyens (mais Trump l’est-il ?). On veut bien qu’il soit adepte des coups tordus (qui ne l’est pas ?). Mais a priori, il n’est pas fou. On ne voit donc pas comment il pourrait être assez dingue pour laisser filer en France un provocateur notoire, incontrôlable de surcroît, afin de l’utiliser ensuite à des fins dont on a du mal à saisir la logique. En quoi le scandale Griveaux aiderait-elle en quoi que ce soit la diplomatie russe ?

    Aucun intérêt à affaiblir Macron

    Certains expliquent que Poutine voudrait déstabiliser Emmanuel Macron. Mais outre que ce dernier est assez grand pour se déstabiliser tout seul, la Russie n’a aucun intérêt à affaiblir le Président d’un des rares pays qui a fait un geste en sa direction. Certes, lors de la conférence sur la sécurité de Munich, sans que l’on comprenne le pourquoi du comment, Emmanuel Macron a encore accusé Moscou de velléités agressives. Mais cela ne saurait faire oublier ses dernières déclarations en faveur d’un rapprochement avec la Russie.

    Bref, qu’on prenne cette affaire par tous les bouts, comme dirait Benjamin Griveaux, la piste russe, jusqu’à preuve du contraire, commence et finit avec Piotr Pavlenski. Tout le reste n’est que mauvais feuilleton rédigé par des nostalgiques de la guerre froide.

    Certes, on peut toujours échafauder les pires hypothèses, évoquer les précédents (réels ou supposés), rappeler l’intervention russe dans la campagne américaine (qui a plutôt tourné au flop), il n’y a pas plus de preuve d’une filière russe que de soupçon d’un complot interne à LREM pour éliminer Benjamin Griveaux d’une course électorale qui s’annonçait perdue d’avance.

    Au fait, Stanislas Guérini ne serait-il pas un agent russe ? Il faudra poser la question à Alain Duhamel, afin qu’il consulte ses fiches avant d'émettre un jugement circonstancié.

    Jack DION

    source: https://www.marianne.net/

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    Ronan Le Berre incite le onzième membre de notre liste, Jean-Luc, à se suicider.

    Le combat politique peut être rude, mais les limites sont franchies. Entre l'insulte en conseil de métropole, et l'appel au suicide aujourd'hui, je suis consterné de la misère morale de ces personnes.

    Jean-Luc, pour qui j'ai beaucoup d'estime et d'amitié, est carreleur, il a participé au mouvement des gilets jaunes, et nous nous battons ensemble pour les intérêts de la majorité sociale du pays : peut-être Ronan Le Berre est-il mal à l'aise que cela lui rappelle les terres désertées par le PS depuis longtemps.

    En effet, cet homme, que je ne connais pas personnellement,est trésorier du PS au Relecq-Kerhuon.

    Qu'en pense le directeur de campagne de François Cuillandre, Yohann Nédelec, maire de cette commune ? Je demande instamment et immédiatement des excuses publiques.

    Que le PS soit en fin de cycle et s'apprête à terminer un règne qui a trop duré est une chose. Que des responsables de ce parti insultent et menacent les nôtres est inadmissible.

    - Pierre-Yves Cadalen

    Source : facebook

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