• Emmanuel Todd : “En équilibrant les pouvoirs, la Russie est un pôle de stabilité” (France-Culture-14/04/2018)

    Où en sommes-nous ?” C’était le titre du dernier ouvrage de l’historien et anthropologue Emmanuel Todd. Et c’est la question que nous lui posons alors que les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont mené  ce 14 avril des frappes sur la Syrie.

    Transcription (merci aux bénévoles du site les-crises.fr!) :

    Journaliste : Nous sommes donc avec l’invité de la deuxième heure des Matins, Emmanuel Todd. Une réaction, peut-être, à chaud, à ces frappes déclenchées contre l’armée syrienne par Paris, Londres et Washington ? Est-ce que c’est le fait que Donald Trump se soit immédiatement positionné en meneur de cette opération ou le fait qu’Emmanuel Macron par exemple se range à ses côtés qui vous semble le plus parlant ?

    Todd : Moi ce qui m’intéresse, c’est que je suis un peu rassuré parce qu’il ne s’est rien passé. En fait, quand on suivait la presse anglo-américaine, ce que je fais tous les matins, on était dans une séquence anti-Russes : ce qui montait depuis les affaires d’Angleterre, ce qui montait dans les discours, c’est une sorte de montée en puissance d’une russophobie, absolument mystérieuse et qui mériterait analyse.

    Les derniers développement diplomatiques, c’étaient : les Américains et Trump faisant des tweets menaçant d’une frappe massive etc. et les Russes disant « Eh bien écoutez, si c’est ça, nous allons utiliser notre défense anti-aérienne », et le système qui fait peur à tout le monde, le système S 400 qui, paraît-il, est le meilleur système de défense sol-air du monde.

    On avait là simplement la possibilité d’une guerre majeure et d’une sorte de showdown, c’est-à-dire d’une révélation de la fin d’une partie de poker puisqu’en fait on ne sait pas exactement ce dont les Russes sont capables. Le S 400 est peut-être capable de détruire en l’air tout ce qui vole et ç’aurait été en dix minutes la fin de l’imperium américain, ou ç’aurait été l’échec du S 400 et c’était de nouveau des États-Unis déchaînés. C’était ça l’enjeu.

    Là, on a tiré des pétards, on a négocié avec les Russes.

    Journaliste : Donc la Russie a réussi à désamorcer complètement les représailles ?

    Todd : C’est-à-dire qu’il y avait une dynamique qui montait, anti-russe, et puis finalement, apparemment, les Américains, les Britanniques et les Français ont tapé là où les Russes les autorisaient. Donc on est revenu dans le « rien » – au stade actuel de l’information. Donc je suis plutôt rassuré. […]

    Avant, je vais dire de quel point de vue je parle : je parle d’un point de vue a priori très favorable au monde anglo-américain. Je suis Français, mais comme la France est prisonnière d’un Euro qu’elle ne contrôle pas et que son action ne compte plus beaucoup, ça n’a pas tellement d’importance.

    Alors, ce qui me préoccupe actuellement, quand on lit la presse occidentale, c’est que c’est une presse folle. C’est-à-dire que la vision du monde dans laquelle on entretient les citoyens du monde occidental, la vision d’une Russie hyper puissante, menaçante, tentaculaire, totalitaire, etc. est en fait une vision hallucinatoire.

    Journaliste : Ce n’est pas vrai ? ce n’est pas le cas ?

    Todd : La Russie a un régime que j’appelle une démocratie autoritaire : c’est-à-dire que Poutine est élu ; il y a un certain type de contrôle des organes de presse mais les Russes sont informés ; tout le monde est d’accord sur le fait que les Russes sont favorables à la politique de Poutine.

    La Russie est un pays qui doit avoir un peu plus de 140 millions d’habitants, c’est-à-dire dix fois moins que le monde dit occidental. On parle de dix fois moins ! C’est un pays qui vient de retrouver un certain type de stabilité et de sécurité sociale : le taux de suicides et d’homicides s’y effondre. Un certain type de confiance sociale vient d’être rétabli en Russie, c’est la vraie raison de la popularité de Poutine. C’est simplement qu’après la crise de la sortie du communisme, les Russes se sentent mieux, ils ont un avenir. La fécondité est un peu remontée – quoiqu’elle rebaisse un petit peu – et ce pays est revenu à parité sur le plan des technologies militaires, cela ne fait aucun doute qu’ils ont fait une remontée technologique. Et, de fait, la Russie se trouve être la seule force au monde qui puisse faire face, être une puissance d’équilibre face aux États-Unis sur le plan militaire.

    Journaliste : D’où la crainte du moment.

    Todd : Oui évidemment, mais si on pense en terme d’équilibre des pouvoirs, si on respecte même la Constitution américaine, on doit se dire que c’est mieux, quand même. L’idée qu’un seul pays au monde serait capable de faire ce qu’il veut n’est pas un bon concept d’un point de vue libéral. Donc même si l’on n’aime pas la Russie, l’existence d’un pôle de stabilité qui n’a pas de vraie capacité d’expansion parce qu’il est trop petit en terme de population, trop faible, on devrait prendre cela comme une bonne nouvelle !

    Or là, la Russie, pas seulement Poutine, la Russie est un monstre ; située en plus par rapport à des critères anthropologiques et familiaux qui ne doivent rien avoir à faire avec la géopolitique, comme le statut des homosexuels ou des choses comme cela… Il y a une vision extrêmement négative de la Russie.

    Journaliste : Et vous trouvez qu’on ne comprend rien à ce qui se passe en Russie aujourd’hui.

    Todd : Et donc toutes les interventions russes, tout ce que disent les Russes est considéré comme la parole de Satan, du mensonge, etc. Et puis nous, on fait comme si on était normaux. Mais la vérité, c’est que le monde le plus occidental, c’est-à-dire les trois démocraties occidentales originelles : la France, l’Angleterre et les États-Unis – c’est-à-dire les nations qui ont construit la démocratie, en fait – peuvent être considérées dans un état de fébrilité absolument incroyable. C’est un monde en crise.

    Journaliste : De quel point de vue ?

    Todd : La crise, c’est l’affrontement partout dans ces trois démocratie ; une sorte de division sociale entre ce que l’on pourrait appeler un camp oligarchique et un camp populaire. J’essaie d’échapper à la dialectique fausse de l’élitisme et du populisme. Je viens de relire Thucydide – non, pas relire, lire. Je ne l’avais jamais lu auparavant, c’est tout à fait des vantardises…

    Journaliste : Vous avez de saines lectures.

    Todd : Et donc, il y a un parti oligarchique – qui était par exemple représenté aux États-Unis par Clinton – et un parti populaire – qui est représenté par Trump. En France, on a en théorie une domination du parti oligarchique avec Macron et puis un parti populaire ou un camp populaire marginalisé, divisé entre Le Pen – Mélenchon ; en Angleterre, il y a eu le Brexit où – en théorie – le parti populaire l’a emporté ; mais la vérité est que dans ces trois démocraties, on est dans une situation d’instabilité et de schizophrénie : le conflit n’est pas réglé.

    L’Angleterre va sortir de l’Europe, le Brexit va se faire. Mais Theresa May n’était pas partisane du Brexit, la classe dirigeante anglaise reste très divisée, les universités sont toujours favorables au Remain ; il reste un élément de schizophrénie dans la culture politique anglaise.

    Bon, les États-Unis, c’est encore plus simple, on ne sait plus qui est au pouvoir.

    Journaliste : C’est-à-dire ?

    Todd : C’est-à-dire que Trump est au pouvoir…

    Journaliste : On le sait, quand même, il le rappelle assez souvent !

    Todd : Oui mais les seuls véritables pouvoirs de Trump sont des pouvoirs externes. Alors : il peut faire sa politique commerciale, c’est une bizarrerie du système -, il a été élu sur un programme protectionniste, il peut l’appliquer. Il le fait, et dans ce contexte, l’adversaire fondamental, c’est la Chine. Mais il a aussi des pouvoirs de type militaire et cela donne ces actions totalement…

    Journaliste : …Cette nuit, ces frappes contre la Syrie avec ses alliés britanniques et français, comme une réaffirmation de la puissance de ces trois puissances occidentales.

    Todd : Honnêtement, moi je suis un chercheur et en plus j’ai perdu tous mes combats politiques, ce qui est très bien pour regarder les choses sereinement. Et je dois avouer que je ne comprends pas très bien ce qui se passe. Quand Trump fait – de mon point de vue – des choses qui sont raisonnables, c’est-à-dire prendre des mesures protectionnistes alors que l’on sait que la mortalité augmente aux États-Unis dans les comtés dont l’industrie a été détruite par l’entrée de la Chine à l’OMC, il fait des choses raisonnables et toute la presse occidentale dit qu’il est fou ! Et puis quand il fait des choses déraisonnables, c’est-à-dire quand il fait des tweets expliquant qu’il faut envoyer des tas de missiles sur la Syrie où la guerre est perdue et terminée en fait, c’est pour rien, tout cela – tout le monde fait comme si Trump était un type raisonnable ! Mais en fait, je prends conscience d’une chose, c’est difficile pour moi d’admettre que le monde anglo-américain est quand même un peu à la ramasse. J’essayais de donner une interprétation raisonnable, rationnelle, de la russophobie anglaise et américaine. Donc j’ai essayé de me dire que toutes ces histoires de poison…

    Journaliste : Peut-être ne lisez-vous pas, d’ailleurs, la presse russophone, Emmanuel Todd. Ceux qui lisent la presse en Russie et qui peuvent nous la traduire, nous disent que les Russes rendent bien cette russophobie aux Américains dans l’autre sens, comme si la tension était réciproque. Ce n’est pas pour rien qu’on parle de regain de « guerre froide » aujourd’hui – qui se réchauffe d’ailleurs.

    Todd : Je lis les trucs russes en français, je lis les textes de Poutine ou de Lavrov et je veux dire que cela n’est pas tellement rassurant non plus : qu’il s’agisse de textes de Poutine et Lavrov ou des contacts que j’ai pu avoir (j’ai pu déjeuner à l’ambassade de Russie), le niveau intellectuel des diplomates russes et des dirigeants russes est très supérieur à celui des Occidentaux. Vous ne pouvez pas comprendre la situation si vous ne voyez pas cette asymétrie. Une interview de Lavrov ou une discussion de l’ancien ambassadeur Orlov, ce sont des gens qui sont très supérieurs intellectuellement aux gens du Quai d’Orsay.

    Journaliste : Et alors ? Ça veut dire quoi, ça ?

    Todd : Cela veut dire qu’ils ont une vision de l’histoire et du monde, une vision de la Russie et de l’équilibre des puissances, une vision du contrôle de soi, c’est ce qu’ils appellent « professionnalisme ». C’est cela qui est très inquiétant : si vous arrêtez de lire juste Le Monde et de croire ce qu’il y a dedans, vous vous dites « Où est la rationalité ? Où est l’intelligence ? Où est le contrôle de soi ? » C’est cela qui est important ! Je pense que l’on ne voit pas …

    Journaliste : … ce qui est en train de se passer.

    Todd : Je voudrais terminer ce que je disais parce que j’étais dans une discussion où j’ai admis que mon interlocuteur avait raison contre moi. Je discutais avec mon copain Olivier Berruyer, le patron du site Les-Crises – qui est d’ailleurs en procès avec Le Monde -, et j’essayais de lui trouver une interprétation rationnelle et cynique du comportement de Theresa May et de Trump envers les Russes.

    Sur la russophobie, puisque c’est le problème maintenant la russophobie ou l’hostilité à la Russie. À mon avis May n’a pas négocié le Brexit comme elle l’espérait, et elle essaye maintenant de noyer le poisson. Mais c’est tout à fait absurde parce que la Russie ne menace aucunement l’Angleterre. Celui qui menace le Royaume Uni, c’est Barnier avec son jeu sur la frontière irlandaise.

    Et puis Trump, eh bien il a constaté que, à chaque fois qu’il tire des missiles ou bien qu’il dit des choses antirusses, le Washington-Post et le New-York Times lui lâchent un peu les baskets…

    Mais Olivier me disait : « Oui bon peut-être, mais il y autre chose. C’est-à-dire que cette russophobie, cette fixation pathologique sur un pays qui n’a pas la puissance qu’on dit est sincère chez les journalistes et certains ou la plupart des dirigeants politiques occidentaux. »

    Et en effet, il y a quelque chose de sincère qui mérite d’être analysé, et c’est une analyse que ne n’arrive pas à faire. Je ne comprends pas cette fixation pathologique, et c’est terrible pour un chercheur. Si vous êtes du côté Russe, vous êtes dans un univers de rapport de force rationnel et de maîtrise de soi mais si vous êtes du côté occidental, vous êtes dans un univers de passions incontrôlées qui renvoient à des troubles psychiques que vous ne comprenez pas.

    Journaliste : Ce qui est clair, Emmanuel Todd, c’est que pour vous, on est peut-être, à nouveau, dans un changement de cycle. Que cela peut être un retour à une tension binaire, dans deux camps front contre front. Les États-Unis, d’un côté, avec des alliés, occidentaux dites-vous, et la Russie, de l’autre. On croyait quand même s’en être sortis de cette binarité. Or, depuis dix minutes, vous ne nous parlez, à nouveau que de cela…

    Todd : Non, ce n’est pas moi, c’est la presse…

    Journaliste : Oui, mais votre incompréhension, votre inquiétude…

    Todd : Moi je rêverai d’avoir une décoration russe pour services rendus à la Paix. Donc, ce n’est pas moi qui parle comme ça. Si on essaye d’avancer vers une solution rationnelle, je pense que ce qui se passe, c’est qu’il faut chercher la réalité des problèmes du monde dans les pays les plus avancés. Et la Russie ne fait pas partie des pays les plus avancés, la Russie est sur une position de reconstruction défensive. Elle ne fait pas l’Histoire du monde, elle est une puissance d’équilibre…

    Journaliste : Ce n’est pas non plus l’Europe qui n’est pas l’ensemble des pays…

    Todd : Mais l’Europe est en crise. Rien ne marche. On a 10 % de chômage. On vient de perdre la capacité de construire des chemins de fer, on a un déficit commercial épouvantable en France…

    Journaliste : On a une bonne natalité en France, quand même…

    Todd : Mais non, elle est en train de baisser… Et puis le monde anglo-saxon est est dans une mutation, il est encore dans un état intermédiaire.

    Journaliste : Et la Chine ?

    Todd : La Chine doit faire face au protectionnisme américain. Là, on est dans la partie rationnelle finalement. J’essaye de voir ce que peut représenter rationnellement la Russie. Donc, il y a ce parti populaire et ce parti oligarchie dans toutes les démocraties occidentales, le parti populaire est protectionniste, il veut un État qui s’intéresse à la protection de ses citoyens, des nations qui se referment un peu sur elles-mêmes pour les protéger tout en continuant à commercer raisonnablement et en fait, à l’insu de son plein gré, la Russie est peut-être devenue un modèle pour ces gens. La Chine est un régime policier, mais le parti communiste chinois a mis sa force de travail au service du capitalisme occidental. Le vrai défaut c’est que Poutine est le dirigeant qui a refusé de mettre les Russe sur le marché mondial du travail. Et de fait, la Russie devient peut-être, à l’insu de son plein gré, un modèle de développement autonome des nations et fascine le parti populaire. C’est peut-être là, là on a un élément de rationalité… [pause]

    Todd : J’ai été très frappé, il y en aurait beaucoup sur tout, par le témoignage sur la Syrie. Je voudrais essayer de suggérer que on ne nous dit pas la vérité sur la Syrie. Assad est un dictateur sanguinaire, ignoble etc, et on est censé agir, envoyer des pétards…

    Journaliste : C’est quand même plus que des pétards, ça fait 2 fois que vous dites pétards…

    Todd : Non, mais je veux dire l’effet militaire de ces tirs sera nul

    Journaliste : C’est quand même plus que des pétards

    Todd : Les missiles coûtent plus cher que les cibles !

    Journaliste : On verra…

    Todd : Non, on a déjà vu, bon, vous me faites venir, je donne mon opinion, voilà

    Journaliste (riant) : Bien sûr, bien sûr.

    Todd : Mais au-delà de ça personne ne réfléchit sur les raisons de la victoire d’Assad. On dit toujours c’est les Russes, c’est les Iraniens, mais la vérité c’est que la société syrienne de départ était très divisée. Au moment où la France est intervenue dans cette affaire, où François Hollande avait commencé à réclamer à corps et à cri le départ d’Assad, je faisais, vous savez je fais de la cartographie, je suis anthropologue.

    Donc j’ai ma carte des systèmes familiaux, des cartes démographiques de la Syrie, j’ai la carte des régions où la fécondité est la plus basse, où il y a moins de mariages entre cousins, où les femmes ne sont pas toutes enfermées, en fait puisqu’il y a de grandes différences culturelles à travers la Syrie. Et puis je suis tombée sur une carte des zone tenues par le régime Assad et par les rebelles. Et la carte des régions, tenues par le régime Assad, est la carte des régions, de toutes les régions, où le statut de la femme est le plus élevé. Et la carte des régions rebelles c’était la carte des taux de patrilocalité à plus de 99,99 %, avec un taux de mariage entre cousins super élevé. Ça veut dire que nos alliés là bas, en fait culturellement sont les plus loin de nous.

    Si on était sincères, si on agissait vraiment au nom de Valeurs, comme on le dit, on se poserait ce genre de question. La réalité de la victoire d’Assad, c’est qu’il n’est pas seulement soutenu par les régions alaouites – qui ont une parenté avec le chiisme qui encourage un statut de la femme plus élevé, ce qui donne des sociétés plus efficaces, etc. Il l’est également par les classes moyennes sunnites. Personne ne réfléchit là-dessus !

    Le témoignage précédent semblait à la fois désespéré et étonné de voir les alliés se transformer en ennemis. Mais c’est simplement parce que la rébellion était le fait des régions les plus antiféminismes, les plus arriérées, les plus fermées. Et si on réfléchit rationnellement, c’est aussi la raison pour laquelle les Russes ont gagné cette guerre : parce qu’ils ont pris les bons alliés sur le plan culturel ! Et que la vérité, c’est que tous nos alliés à nous, occidentaux là-bas, à commencer par l’Arabie Saoudite, sont les pays les plus loin de nous et les plus inefficaces en termes de dynamique éducative et culturelle.

    Alors c’est pour ça que, confrontés à ces forces majeures, vous envoyez une centaine de missiles sur des bâtiments vides. Il y a une sorte de disproportion entre la puissance des forces historiques anthropologiques sur le terrain et ces actions militaires. On n’a plus de but ! L’Occident est perdu.

    Journaliste : Sur cette dérive autoritaire, y compris dans les démocraties libérales, Mélanie citait le journal le1 sur ces présidents à vie. Cela fait penser à ce que vous écriviez il y a dix ans maintenant après le communisme, après la post-démocratie. On y est dans la post-démocratie ? C’est la fin d’une histoire commencée en 89 ?

    Todd : Évidemment, mais il ne faut pas généraliser. Il y a une dynamique générale de l’histoire humaine, il y a une hausse des taux d’éducation par exemple. Mais il y a une stagnation des taux d’éducation dans les pays les plus avancés.

    Mais par exemple, on ne peut pas dire que la Russie et la Chine c’est la même chose sur le plan de la “dictature”. La Chine a un régime de parti unique avec contrôle d’Internet, la police règne, il n’y a pas d’élections. Et en Russie, il y a des élections. Dans les trois grandes démocraties occidentales, il y a ce problème d’affrontement entre entre un parti populaire et un parti oligarchique, mais il y a des différences.

    La France est le pays le plus fermé, où le monde populaire est le plus marginalisé avec d’un côté Macron, représentant les éduqués, les riches, etc. et le Front National représentant le monde populaire en perdition culturelle. Alors qu’en Angleterre le Brexit a quand même été accepté ; une partie du parti conservateur a accepté le vote populaire. Il faut accepter de rentrer dans la diversité, on ne peut pas faire simplement des slogans disant : “il y a des gentils c’est nous, il y a des méchants c’est les autres”, c’est de ça que j’essaie de sortir…

    Journaliste : Est ce que je peux vous faire entendre un ancien président, le nôtre, François Hollande, il était sur France Inter jeudi matin, écoutez ce qu’il dit de l’avancée de l’Histoire :

    – F. Hollande : moi je fais partie d’une génération ou la démocratie était en mouvement et en progrès partout dans le monde et ou le mur de Berlin c’est effondré ou les pays émergents aspiraient aussi à la liberté et à la démocratie”

    – Journaliste 2 : “on va y revenir”,

    – F. Hollande : “c’est fini, pour l’instant c’est arrêté, et même dans notre pays dans notre Europe il y a ce recul et la presse pour moi elle est aussi menacée ce que je regrette c’est que la presse ne se fasse pas respecter comme elle doit le faire mais sur sa place sur son rôle ; pas sur le bruit ou la presse est très présente, sur la conception de ce que est la démocratie

    Journaliste : Alors c’est moins sur la presse, on vous a entendu, que sur l’évolution de cette démocratie.

    Todd : Le Guardian que vous avez cité est en train de devenir complètement cinglé…

    Journaliste : Vous avez vu cette évolution, avec la réélection notamment dimanche dernier de Victor Orban en Hongrie, et de ce qu’il est en train de faire et qu’il appelle une démocratie illibérale

    Todd : Mais vous voyez ce qui est choquant quand j’entends François Hollande, c’est qu’il parle de la démocratie et qu’il se met dans la posture de celui qui est du côté de la démocratie mais ça n’est pas vrai, c’est un européiste..

    Journaliste : Quand même…

    Todd : Mais ce n’est pas vrai, c’est un européiste !

    Journaliste : Il faut s’entendre sur ce qu’est la démocratie…

    Todd : Et bien c’est ça qui est le problème ! Le mot est là, tout le monde l’a dans la bouche, mais on ne sait plus ce que c’est. La France est un pays où les gens croient que la démocratie c’est quand on vote, et qu’il y a une presse qui dit ce qu’elle veut…

    Journaliste : …c’est déjà pas mal !

    Todd : Oui, c’est déjà pas mal, mais ça ne suffit pas. La démocratie c’est quand les gens votent, que des élites légitimes sont désignées et qu’elles appliquent les décisions populaires. Ce qui est caractéristique de “la démocratie française”, c’est que si les gens votent et prennent des décisions qui ne plaisent pas aux élites, eh bien elles ne sont pas appliquées !

    Le moment ou la France à cessé d’entre une démocratie représentative au sens classique c’est le référendum de 2005, quand les Français ont voté non et que les élites ont transformé ce non en oui. L’Angleterre reste une démocratie parce que le Brexit est appliqué par le parti conservateur. L’Amérique reste une démocratie, mais, nous, on ne peut plus dire ça.

    Et quant à la Hongrie, vous voyez, moi j’aime la Hongrie pour d’autres raisons. C’est dans un voyage en Hongrie que j’ai découvert la fin du communisme. Les Hongrois sont un peuple héroïque, c’est le seul pays qui a osé se lever contre la dictature soviétique en 1956 ; ils ont été sauvagement réprimés, et les Russes les ont respectés pour ça. C’est eux qui ont abattu le mur, c’est eux qui ont laissé passer les Allemands de l’est. Et oui, parce que les Hongrois ont des valeurs.

    Journaliste : Les Hongrois sont inquiets.

    Todd : Oui, mais il faut voir les choses correctement. Encore une fois je ne dis pas que Orban est un type sympathique, mais je dis qu’il faut essayer de comprendre ce qu’il se passe et ne pas se raconter que tout est manichéen. J’ai l’impression que l’establishement est complotiste, il croit qu’il y a des complots partout.

    Personne ne veut voir pourquoi Orban est réélu. Je déteste sa campagne sur l’immigration, etc., mais l’une des valeurs fondamentale de la Hongrie, que montre toute son Histoire de 1848 à 1989 en passant par 1956, c’est que les Hongrois sont un peuple patriote, c’est une valeur fondamentale. La Hongrie, c’est peuple tout petit qui survit au cœur de l’Europe centrale, contre vents et marées, et qui n’a pas envie que son territoire soit parcouru de vents incontrôlables. Et j’ai envie de dire que l’existence de la Hongrie en tant que nation est la preuve que nous, nous avons des élites qui ne sont plus patriotes.

    Est-ce que j’irais jusqu’à dire que l’on a des traîtres ? Non, on a simplement des gens qui veulent dépasser la nation, qui ne sont pas très clairs sur le respect des frontières nationales. La russophobie, la “magyaro-phobie” (NdT : phobie de la Hongrie), les gens qui en parlent ne connaissent rien à la Russie, rien à la Hongrie, est ce que ces gens savent qu’il y a une partie de la tradition hongroise qui est calviniste très importante qui explique la dynamique de ce pays, qu’il y a eu 3 cultures.

    En fait, quand on parle de la Russie ou de la Hongrie, on parle de nous, de notre crise à nous, de notre déficit de valeurs spirituelles, de notre déficit de sentiment national. Sans sentiment national, il n’y a pas de projet, on est à la dérive, on devient agressif, on lance des missiles comme des couples qui se jettent des assiettes dans des cuisines, comme des couples qui n’arrivent plus à se parler ; on est dans l’irrationnel et dans l’émotionnel.

    Je recommande à tous la lecture des textes de Lavrov et de Poutine, s’ils veulent lire des choses intelligentes sur la géopolitique. Et je vous garantis que, ce matin, les exposés du Guardian, du Daily Telegraph et du Monde sur ce qui se passait étaient tellement mauvais que j’ai du aller, ce que je n’ai jamais fait, sur le site de RT France, pour comprendre à peu près ce qu’il se passait !

    Journaliste : Et vous pensez avoir mieux compris ?

    Todd : c’était beaucoup plus détaillé et vous aviez toutes les informations qu’il y avait dans les autres plus d’autres.

    Journaliste : Nous n’avons pas eu le temps de parler de la situation en France. Mais vous reviendrez (sur France culture) pour parler de la France et des grèves…

    Todd : Mais je ne vais pas pouvoir dire mon soutien à la grève des cheminots ?

    Journaliste : Eh bien, si, voila, vous l’avez fait !

    Todd : Je peux vous dire ce qu’il va se passer s’ils perdent ?

    Journaliste : Vous avez 30 secondes pour le faire.

    Todd : Je viens de faire récemment une intervention devant une mutuelle sociale agricole. J’ai découvert que la mise en instabilité par l’Europe des prix agricoles, avait provoqué la poussée nationale, Front National constatée dans les milieux agricoles. Et ce puisque flexibilité pour les gens, cela veut dire insécurité, et je vous fais le pari que si l’on brise la SNCF, si l’on brise la CGT, on n’obtiendra aucune amélioration économique mais que le réseau de chemin de fer va devenir l’un des axes de diffusion supplémentaire de l’influence du Front National en France.

    Journaliste : Et Macron ?

    Todd : Ah non, je n’écoute plus du tout ce que dit Macron, il ne m’intéresse plus du tout ! Il est hors.. il répète toujours la même chose.

    Macron fait semblant d’être président : par exemple, il ne contrôle pas la monnaie. Donc aujourd’hui, être Président en France, c’est simplement passer à la télé, si vous voulez. Et puis réduire les petits “privilèges” des petites gens et ne pas toucher aux gens qui ont de gros privilèges. Et donc je n’écoute plus Macron, et je n’écouterai pas son intervention demain.

    Sources : France Culture, 14/04/2018 & https://www.les-crises.fr , 15/04/2018

    « Frappes en Syrie-Stupidité et irresponsabilité, par Jacques Sapir (les-crises.fr-14/04/2018)Un Président qui veut la peau des cheminots (16/04/2018) »
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