• AiUn hommage témoignage à Aimé HALBEHER -par Jean-Pierre PAGE (FSC-5/08/21)mé Halbeher nous a quitté. Je veux faire part à ses amis, camarades et à sa famille de ma profonde tristesse, mais aussi de ma résolution à poursuivre le combat qui fût le sien et le nôtre. 

    La disparition d’Aimé suit de moins d’un mois celui qui fût un de ses plus proches compagnons de lutte, notre regretté Roger Silvain. Tous les deux étaient inséparables et tous les deux ont contribué, ensemble, à écrire certaines de ses pages de l’histoire prestigieuse du mouvement ouvrier français. 

    Ce fût, particulièrement le cas avec la grande grève de mai-juin 68 dont ils furent les figures et parmi les dirigeants les plus remarquables. Il faut d’autant plus le rappeler, que pour se prémunir de la répétition de tels événements, la bourgeoisie a pour habitude de réécrire l’histoire. Ses médias préfèrent la mise en scène de protagonistes qui eux ont renoncé à toute dignité. Ces girouettes ont depuis longtemps sombré dans la duplicité, la religion du marché et le faire valoir de l’Europe Maastritchienne 

    Comme je l’ai fait pour Roger, je veux saluer la mémoire d’ Aimé Halbeher, mon ami et mon camarade. Nous avons ensemble partagé des convictions, des principes, des valeurs, des engagements. Aimé conjuguait la modestie, la tolérance comme la force tranquille des certitudes auxquelles il avait adhéré. Il était respecté pour tout ça.

    La vie d’Aimé est inséparable de la CGT de Renault Billancourt, cette forteresse ouvrière qu’il avait contribué à fortifier. Ajusteur outilleur, il en fut l’infatigable animateur syndical et politique pendant de nombreuses années. Cela lui valu le respect de ces camarades de travail. 

    Pour lui, la classe ouvrière devait conquérir la place qui doit être la sienne, non pour participer à la gestion du Capital, mais pour assumer le pouvoir qui lui revient dans l’entreprise comme au plus haut niveau de l’état. Cette vision exigeait et exige toujours pour être efficace d’avancer avec ses deux jambes : celle de son syndicat de classe et celle de son Parti communiste. 

    Aimé n’a jamais varié quant à cet impératif, qui demeure plus vrai que jamais. Les reculs qui ont été concédés par la direction du PCF puis les abandons dans le contenu de cette conception révolutionnaire du militantisme à l’entreprise ont contribué à désarmer les travailleurs, ont montré et montrent combien le prix à payer est lourd. À ce sujet comme pour d’autres Aimé avait raison de ne pas céder à  l'opportunisme.

    J’ai aussi connu Aimé en homme de débats, de réflexions, d’élaborations et de décisions. Un militant d'une grande culture qu'il s'était construit par l'effort personnel et qui assumait ses responsabilités, ses accords comme ses désaccords. Il le faisait sans concessions, avec franchise et clarté, non à partir d’une rhétorique stérile, mais d’arguments qu’il fondait sur la théorie et qu’il vérifiait dans la pratique du combat de classe quotidien. Il avait horreur de la flagornerie et exécrait les apparences comme le jeu des courtisans. C’est ainsi que je l'ai apprécié et qu’il demeurera pour moi un militant ouvrier exemplaire dans la CGT comme dans sa vie de communiste.

    J’ai partagé avec lui, Henri Martin et aussi avec Guy Poussy dont il était l’ami complice des responsabilités au sein du Comité Central du PCF en particulier dans son secteur entreprises. Comme dirigeant du PCF, Aimé s’exprimait fréquemment pour soutenir des orientations prenant en compte l’exigence de justice sociale. 

    Il refusait les compromissions politiciennes. C’est ainsi qu’il s’était opposé résolument aux concessions, puis aux capitulations et enfin aux renoncements de la direction de son parti. Cohérent avec lui-même, il en tira les conséquences, comme je le fis moi-même avec d’autres. C'est dans ces circonstances qu’avec plusieurs camarades dont Maurice Lasalle nous avions créer Rouges Vifs, qui longtemps permis de maintenir dans nos rangs un point de vue communiste.

    Cet objectif demeure et est pris en charge par une nouvelle génération de militants. Cette permanence des idées communistes dans la bataille politique de nos jours, on le doit aussi à Aimé Halbeher. Elle devrait permettre comme il le souhaitait d’encourager les convergences dans les luttes de classe à travers l’unité et le rassemblement des communistes, c’est-à-dire ceux qui veulent ouvrir une perspective de rupture avec le Capital par le socialisme et l’internationalisme, dans le respect de notre indépendance et de notre souveraineté..

    Ce serait là, être fidèle aux combats comme aux valeurs qui furent ceux du révolutionnaire Aimé Halbeher.

     

    Jean-Pierre PAGE

    source: http://www.frontsyndical-classe.org/

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  • Adieu Aimé ! (FSC-4/08/21)

    C'est avec beaucoup de tristesse que nous apprenons le décès de notre camarade Aimé HALBEHER.

    Après le départ récent de Roger SILVAIN c'est toute une génération ouvrière qui s'en va après avoir puissamment marqué et incarné l'intervention de la classe ouvrière  dans la vie politique et sociale de notre pays.

    Notamment dans les grandes grèves et les occupations de 1968.

    Des destinées de militants et d'hommes étroitement associées aux conquis sociaux arrachés par la lutte contre le patronat et l'oligarchie.

    Des hommes restés fidèles jusqu'au bout à leurs convictions de jeunesse et à leur classe!

     

    FSC-le 4/08/2021

     

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    Mai 68 raconté par un militant ouvrier : RFI donne la parole à Aimé HALBEHER ( 18/04/21)

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    Entretien avec Aimé HALBEHER

    Une fête couronnée de succès
     
     

    Aimé HALBEHER en mai 1968
     
     
    En Mai-68, Aimé Halbeher est secrétaire général du syndicat CGT de l'usine Renault-Billancourt. Il est aujourd’hui âgé de 82 ans.

    RFI: Vous souvenez-vous de la façon dont la grève de mai-juin 68 a commencé ?

    Aimé Halbeher :

    Nous étions déjà dans un mouvement syndical montant depuis plusieurs années. Il y a eu une montée des luttes, notamment en 66-67. En 1967, le ministère de l’Intérieur en France a recensé 4,3 millions de journées de grève, c’est-à-dire un million de plus qu’en 1966, ce qui montre qu’il y avait un développement des luttes. Dès le début 1968, il y a eu des mouvements sociaux importants en France. Chez Renault à Billancourt, on avait recensé, avant la grève de Mai-68, 135 arrêts de travail. Ils étaient partiels, limités, certes, mais cela signifiait un mécontentement grandissant parce que la direction refusait d’ouvrir les négociations sur les salaires, la réduction du temps de travail et la retraite à 60 ans.

    RFI: Puis il y a le mouvement des étudiants de Nanterre : c’est ce qui vient allumer l’étincelle ?

    Aimé Halbeher :

    Oui, c’est ça. Moi, je considère que le mouvement étudiant a donné confiance aux salariés et n’a fait qu’accélérer un mouvement social qui progressait de mois en mois, d’année en année.

    RFI: Vous vous rappelez de ce jour où tout a commencé pour l’usine de Boulogne-Billancourt ?

    Aimé Halbeher :

    Oui, c’était le 16 mai. Je coordonnais l’activité syndicale de toutes les usines Renault en France. Et j’apprends que le 16 mai au matin, Renault-Cléon et Renault-Flins décident d’occuper l’entreprise. On informe par voie de tracts l’ensemble des salariés de Billancourt le matin du 16 mai. Je prends la parole au moment de la pause à midi, j’invite tous les travailleurs à décider des formes d’action à mettre en œuvre. Vers les 4 heures de l’après-midi, un groupe d’à peu près 1 500 salariés décide d’arrêter le travail, de défiler dans l’entreprise de Renault-Billancourt en appelant « Occupation, occupation ». Je vais les voir et je les appelle à se rassembler dans l’île Seguin. Je prends la parole et j’invite les salariés à occuper l’usine pour la nuit, et ceci pour éviter que la direction fasse appel à l’intervention policière, comme on avait déjà vu dans le passé, ce qui aurait remis en cause un peu le développement des luttes. Mais je leur propose aussi qu’on attende le retour des 35 000 travailleurs qui étaient repartis chez eux pour les consulter sur les modalités d’action.

    RFI: Et le lendemain matin, la décision est prise…

    Aimé Halbeher :

    Le lendemain matin, les salariés rentrent dans l’usine. On les appelle à ne pas se rendre à leur poste de travail, à se rassembler dans l’île Seguin, un rassemblement massif. Ils seront 20-25 000 dans ce rassemblement. Je leur explique ce qui s’est passé la nuit et je leur dis : « nous vous proposons d’occuper l’usine aujourd’hui et de décider d’une occupation reconductible chaque jour, de façon à ce que l’on mette la direction devant ses responsabilités. Il ne tient qu’à elle que le mouvement cesse si elle ouvre les négociations et commence à discuter sérieusement. »

    RFI: Et le mouvement va durer 34 jours…

    Aimé Halbeher :

    Oui, parce que la direction n’a pas ouvert les négociations, y compris après Grenelle, les discussions nationales : la direction va encore attendre une quinzaine de jours pour ouvrir les négociations alors qu’au niveau national, il y avait eu un constat sur les grandes questions de salaires, réduction du temps de travail etc.

    RFI: Vous expliquez que c’est la révolte étudiante qui a donné confiance aux ouvriers pour se mettre à leur tour en grève et initier le mouvement ouvrier de Mai-68. Dans le même temps, il y a cette photo qui est restée célèbre : des étudiants bloqués devant les grilles fermées des usines de Boulogne-Billancourt, où vous étiez en train de commencer votre mouvement de grève…

    Aimé Halbeher :

    Oui. Quand j’ai entendu les dirigeants étudiants -je ne me souviens plus lesquels, je crois que c’est Daniel Cohn-Bendit (étudiant libertaire meneur de la révolte, devenu par la suite député européen, ndlr) et Jacques Sauvageot (à l'époque vice-président du syndicat étudiant UNEF, ndlr)- appeler les étudiants à venir occuper l’usine Renault-Billancourt à l’intérieur, on a tout de suite réagi pour une raison simple, c’est que si on avait laissé rentrer les étudiants à l’intérieur de l’entreprise, les salariés qui sont arrivés le lendemain matin auraient été mécontents. Et on offrait un prétexte à la direction pour faire appel à l’intervention policière et évidemment, la lutte des Renault aurait été enrayée dès le départ. C’est ce que j’ai expliqué, et finalement aucun étudiant n’est rentré alors que s’ils avaient voulu, ils auraient pu rentrer.

    RFI: Ce que vous dites, c’est qu’il n’y avait pas d’opposition entre les étudiants et les ouvriers... Est-ce qu’on doit parler de jonction -c’est souvent un terme qui fait polémique- entre les étudiants et les ouvriers durant cette période de Mai-68 ?

    Aimé Halbeher :

    A mon avis, il y a eu deux mouvements -qui n’étaient pas distincts, mais qui avaient quand même des objectifs différents- qui se sont aidés mutuellement, et qui se rejoignaient sur une grande revendication : la liberté. La liberté d’expression, le droit d’être reconnu comme citoyen dans les entreprises et dans les universités. C’est cela le lien commun. Il faut bien voir que nous avons eu d’énormes discussions avec les étudiants tout au long de ces 33 jours et 33 nuits, quand on a occupé l’usine. Et ces discussions étaient de plus en plus intéressantes au fur et à mesure que les étudiants prenaient connaissance des conditions réelles des entreprises et des salariés à l’intérieur… et inversement, les salariés qui occupaient l’usine prenaient connaissance des conditions dans lesquelles les étudiants étaient dans les universités, les lycées etc. Puis on a été invités souvent à venir parler aux étudiants, dans pas mal d’universités. Moi, personnellement je suis allé à la fac de droit, qui n’était pas une fac facile, je suis allé à Nanterre, et on a eu plusieurs militants de la CGT Renault-Billancourt qui ont été à la Sorbonne, à Vincennes etc.

    RFI: Est-ce que pendant cette période de grève et d’usines occupées par les salariées, vous avez des souvenirs du quotidien dans l’usine ?

    Aimé Halbeher :

    Oui, parce que les salariés, dès lors qu’ils ont occupé l’usine, ce n’était plus les mêmes. Ils se sont transformés, c’est-à-dire qu’on a découvert des individus qui étaient devenus très fiers d’eux, qui étaient joyeux alors que pendant des années, ils baissaient la tête, pendant des années, ils étaient soucieux. Et il y a eu dans toute cette grande entreprise des banquets, des artistes qui sont venus chanter, des tournois sportifs organisés par le comité d’entreprise : des tournois de pétanque, de ping-pong, de volley-ball. Ça a été la fête pendant 33 jours ! A l’intérieur et dans chaque atelier, on était assez créatifs, on essayait de créer des jeux, des tournois de belote… c’était la fête.

    RFI: Une fête couronnée de succès !

    Aimé Halbeher :

    Une fête couronnée de succès parce qu’il faut bien voir que cette grève de 68 n’a pas seulement permis d’obtenir les revendications importantes, notamment l’augmentation des salaires et des engagements de retour aux 40 heures alors qu’on faisait 47 heures, sans perte de salaire, sans modération salariale… Elle a obtenu aussi, dans notre propre entreprise, satisfaction sur des revendications qui n’avaient pas été évoquées à Grenelle. Par exemple, on a obtenu la suppression de formes de rémunération qui existaient chez Renault, qui étaient un modèle américain, et qui consistaient à payer les salariés en fonction de la machine sur laquelle ils étaient. 

    Mais nous avons imposé la refonte des grilles de salaire et des classifications à partir des diplômes, des connaissances et de l’expérience. Nous avons obtenu la suppression des contrats provisoires : c’est-à-dire qu’il y avait 3 000 salariés qui tous les six mois quittaient l’usine et on en embauchait 3 000 autres. La plupart était des immigrés. Et nous avons obtenu que ces 3 000 salariés soient embauchés définitivement et qu’on arrête ces contrats presque esclavagistes, parce qu’on allait les chercher au Maroc, en Tunisie ou en Algérie, on les faisait arriver en France, on les mettait dans les foyers, on les faisait travailler six mois et on les renvoyait après. On a obtenu aussi, et ça c’est très important,  la suppression des clauses illégales qui existaient sur le paiement d’une partie de la rémunération des salariés, des clauses anti grève : lorsqu’on faisait plus de six heures de grève sur un trimestre, les salariés pouvaient perdre 20, 30% de leur rémunération sur les primes trimestrielles. Et cette clause illégale, on la justifiait dans la direction de Renault en disant qu’elle avait un caractère exceptionnel alors qu’elle était toujours exceptionnelle, mais on la recevait tous les trois mois. Et on a obtenu cette suppression.

    RFI: Il existe de nombreux mouvements sociaux actuellement en France, chez les cheminots et pas seulement. Est-ce que cela vous rappelle Mai-68, est-ce que cela vous semble différent ? Est-ce que vous les soutenez ?

    Aimé Halbeher :

    Bien entendu je les soutiens ! J’ai d’ailleurs été invité à plusieurs reprises pour prendre la parole et pour soutenir les salariés en grève. Pas pour leur dire de faire comme en 1968, parce qu’à mon avis on ne refait pas deux fois la même chose, mais je pense  qu’il y aura un mouvement qui va se développer en France, largement majoritaire, peut-être plus important encore qu’en 68, parce qu’il y a des catégories nouvelles qui sont en réaction maintenant, qui sont dans la protestation, et qui n’étaient pas dans l’action en 68. Je pense par exemple aux retraités…

    RFI: Les retraités, comme vous, qui n’ont pas cessé le combat ?

    Aimé Halbeher :

    Voilà, bien sûr. Pas seulement, mais les retraités c’est le point de mire du gouvernement, notamment les retraités qu’on appelle « les plus aisés », les retraités comme moi qui gagnent à peine 2 000 euros par mois… Il y a les retraités, il y a les ingénieurs et cadres. Je trouve qu’il y a des mouvements de protestation maintenant chez les ingénieurs et cadres alors qu’ils ont été plutôt spectateurs en 68. Il y a des professions libérales. Enfin, il y a toute une série de catégories de la population qui peuvent faire en sorte que, sur un mouvement qui, je le répète, aura d’autres formes que celle de Mai-68, constitue un rapport de force qui permettra d’obtenir de grandes revendications démocratiques et matérielles en France.

    RFI: Et vous ne dites pas cela juste parce que je vous pose la question 50 ans après ?

    Aimé Halbeher :

    Non, pas du tout. Au contraire, maintenant je suis quand même un observateur, je vois des choses positives et je suis prêt à les soutenir un peu partout pour leur indiquer que, finalement, ce qui compte surtout, c’est l’unité. Et j’espère que chez les cheminots et un peu partout, on va conserver voire renforcer l’unité. C’est ce qui nous a fait gagner en 68, et la persévérance et l’espoir que cette société peut être plus juste pour tout le monde s’il y a des changements profonds.

     

    source:  http://www.frontsyndical-classe.org/

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  • En l'honneur du 150ème anniversaire de la commune de Paris un rassemblement était organisé place de la République à Paris. Axel & Flo sont allés à la rencontre des manifestants parmi lesquels Fadi KASSEM, co-secrétaire national du PRCF..

     

    source: https://www.initiative-communiste.fr/

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  • Près de soixante-dix ans après la mort de Staline, la figure du Géorgien demeure honnie en Occident. Certains n’entendent pourtant pas céder aux facilités accusatoires. Ils appellent à sortir des réflexes antistaliniens qui nourrissent la russophobie. Les «bobards» colportés en Occident, qui menaceraient aujourd’hui la paix, tout en réhabilitant le nazisme. C’est du moins la thèse de l’essayiste et éditeur Aymeric Monville, auteur de l’ouvrage Et pour quelques bobards de plus (éd. Delga), invité de Sputnik donne la parole.

     

    Et pour quelques bobards de plus

    10.00

    L’histoire de l’Union soviétique – si elle mérite encore le nom d’histoire – se caractérise dans notre pays par l’absence de débat contradictoire. Le consensus politique veut que la droite attaque Staline comme incarnation-repoussoir de tout système socialiste et la gauche, comme symbole du fourvoiement de nobles idéaux. Imperturbablement donc, les opérations de propagande se suc- cèdent sur le mode du film d’horreur, du « Tyran rouge » à l’« Ombre de Staline » et ce, jusqu’à l’eschatologique « Apocalypse Staline ». L’actuelle réactivation des vieux « bobards » colportés par la guerre froide vise manifestement à exclure les communistes de l’espace public. Elle entre néanmoins en contradiction avec la tendance actuelle, liée à l’ouverture des archives de l’URSS, qui fait litière d’un certain nombre de légendes noires. C’est donc à une contre-enquête comparative que s’emploie ce livre.Étayée par une proximité avec de nombreux chercheurs et fruit d’une activité éditoriale concernant l’Union soviétique de près de quinze ans, cette entreprise n’est pourtant pas dépourvue d’un esprit polémique et partisan. Mais quand le Parlement européen n’hésite plus, désormais, à décréter une équivalence entre nazisme et communisme, n’est-ce pas plutôt cette apparente « impartialité », indifférente à ce que Hitler ait gagné ou non en 1945, qu’il conviendrait d’interroger ?

    AYMERIC MONVILLE, né en 1977. Éditeur depuis quinze ans de nombreux ouvrages sur l’URSS qui n’ont cessé d’alimenter sa réflexion, il est aussi l’auteur de plusieurs essais de philosophie politique : Misère du nietzschéisme de gauche, L’Idéologie européenne, Le Néocapitalisme selon Michel Clouscard, Les Jolis grands hommes de gauche, ainsi que d’une enquête sur l’état actuel de la liberté d’expression : Julian Assange en danger de mort.

     

    https://editionsdelga.fr/produit/et-pour-quelques-bobards-de-plus/

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  • Ce soir à 19h visio conférence ” Y-a-t’il eu une épuration en France à la Fin de la seconde guerre mondiale ?” par Annie Lacroix-Riz (IC.fr-6/05/21)A l’invitation de la Libre Pensée de Moselle, ce soir à 19h notre camarade l’historienne Annie Lacroix-Riz donnera une visio conférence.

    Dès 1943 et jusque dans les années 1950, les élites impliquées dans la Collaboration ont cherché à se “recycler”. Y a-t-il vraiment eu, en France, une politique d’épuration? Comment a-t-elle été conduite ou camouflée (femmes tondues, cours martiales, exécutions) aussi bien de la part des ministères de l’Intérieur et de la Justice que de celle des milieux financiers, de la magistrature, des journalistes, des hommes politiques, voire de ‘Eglise. De nombreux anciens collaborateurs ont ainsi bénéficié de “grands protecteurs”. Le poids des Etats- a également participé de cette non épuration.

    A l’occasion des cérémonies du 8 mai, la Libre Pensée de Moselle invite Annie Lacroix-Riz à présenter l’état de ses travaux sur le sujet.

    Le lien vers la conférence est : https://meet.jit.si/conferenceannielacroixriz
    Pour participer à la réunion par téléphone composez
    01 87 21 00 05 en saisissant le code : 797 974 065

     

     

    source: https://www.initiative-communiste.fr/

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  • Napoléon à Sainte-Hélène, aquarelle par František Xaver Sandmann — (https://fr.wikipedia.org/wiki/Napol%C3%A9on_Ier#/media/Fichier:Napoleon_sainthelene.jpg)


     

    ll y a 200 ans, le 5 mai 1821 : Mort de à Sainte-Hélène.

    L’historien Jacques Pauwels, auteur notamment de ‘La Grande guerre des classes 1914-1918” et ‘Le Paris des sans-culottes’ parus aux éditions Delga revient sur la trajectoire de Napoléon


     

    La Révolution française ne fut pas un simple « évènement » historique, mais un développement long et complexe dans lequel nous pouvons identifier diverses phases. Certaines d’entre elles, y compris les importantes phases initiale et finale mentionnés, étaient de nature plutôt contre- que révolutionnaire. En ce qui concerne les phases véritablement révolutionnaires, il est possible d’en dégager deux.

    La première des deux, « 1789 », est la période dite modérée la révolution. Celle-ci mit un terme à l’Ancien Régime, à l’absolutisme royal et au féodalisme, autrement dit, au monopole de pouvoir du monarque et aux privilèges de la noblesse et de l’Église. La Déclaration des droits de l’homme fit fit également partie des réalisations importantes de « 1789 », l’égalité de tous les Français devant la loi, la séparation de l’Église et de l’État, un système parlementaire reposant sur un droit de vote limité et la création d’un État français « moderne », centralisé et « indivisible ». Ces réalisations qui, mises ensemble, constituèrent un énorme « pas en avant » dans l’histoire de la France, furent ancrées dans une constitution qui, non sans un certain retard, sera promulguée en 1791.

    L’Ancien Régime, la France d’avant 1789, était associé à la monarchie absolue et le bouleversement révolutionnaire de « 1789 » était censé offrir un foyer confortable à une monarchie parlementaire et constitutionnelle. En raison des agissements de Louis XVI, cela ne réussit toutefois pas et c’est ainsi que naquit, en 1792, une nouvelle forme d’État, la république. « 1789 » a été possible grâce à l’intervention des sans-culottes parisiens mais son résultat fut essentiellement l’œuvre de gens modérés, presque exclusivement des membres de la bourgeoisie nantie. Ce furent ces derniers qui, sur les ruines de l’Ancien Régime qui servait les intérêts de la noblesse et du clergé, fondèrent un État qui devait être au service de la (haute) bourgeoisie. Sur le plan politique, ces bourgeois solides, originaires de toute la France, trouvèrent un foyer au club des Feuillants d’abord, chez les Girondins ensuite. Le nom de ceux-ci reflète leur origine : ils étaient des membres de la bourgeoisie bordelaise, dont la richesse provenait surtout du commerce des esclaves.

    Le deuxième stade révolutionnaire fut « 1793 ». Cela veut dire la révolution « populaire », radicale, égalitaire, avec des droits sociaux comme le droit au et des réformes socio-économiques relativement poussées – reflétés dans une constitution, cette de l’an I ou 1793, qui n’entrera toutefois jamais en vigueur. A ce stade, personnifiée par Maximilien Robespierre, la Révolution fut orientée socialement et disposée à réglementer l’économie du pays – et donc à limiter la liberté individuelle dans une certaine mesure « pour le bonheur commun », c’est-à-dire au profit de la collectivité. Comme, en même temps, le droit à la propriété fut maintenu, « 1793 » peut être qualifié de « social-démocratique » plutôt que « socialiste ». « 1793 » fut l’ouvrage de Robespierre, de la Montagne et des Jacobins, c’est-à-dire de révolutionaires radicaux, essentiellement petits-bourgeois dont les principes, au fond, étaient aussi « libéraux » que ceux de la haute bourgeoisie, mais leurs mesures cherchaient aussi à satisfaire les besoins élémentaires de la plèbe parisienne, surtout ceux des artisans et autres travailleurs de la « sans-culotterie », le fer de lance révolutionnaire. Les sans-culottes furent en effet les alliés indispensables des Jacobins dans leur lutte non seulement contre les Girondins, les révolutionnaires modérés, mais aussi et surtout contre la contre-révolution.

    A de nombreux égards, la phase radicale de la révolution fut un phénomène parisien, une révolution faite par et pour Paris. Aussi l’opposition vient-elle essentiellement de l’extérieur de la capitale, à savoir de la grande bourgeoisie des villes provinciales, représentée et dirigée par les Girondins, et des paysans des campagnes. Avec « 1793 », la Révolution devint une sorte de conflit entre Paris et le reste de la France.

    La contre-révolution était contre « 1789 » ainsi que « 1793 » et ne voulait rien moins qu’un retour à l’Ancien Régime ; ses champions – les émigrés de la noblesse, les prêtres réfractaires et les paysans en révolte en Vendée et ailleurs dans les provinces – se battaient pour le roi et l’Église. Quant à la bourgeoisie nantie, surtout retranchée dans les grandes villes provinciales françaises, cette classe était hostile à « 1793 », mais en faveur de « 1789 ». La bourgeoisie était contre « 1793 » car, au contraire des sans-culottes parisiens, elle n’avait rien à gagner et tout à perdre dans un progrès révolutionnaire radical allant dans la direction indiquée par les Montagnards et leur constitution de 1793, son égalitarisme et son étatisme. La bourgeoisie était également opposée à un retour à l’Ancien Régime dans lequel l’État serait de nouveau mis à la disposition de la noblesse et du clergé. « 1789 », par contre, signifiait un État français au service de la bourgeoisie, « 1789 » fut la révolution de et pour la bourgeoisie.

    Un « retour en arrière » vers la révolution bourgeoise et modérée de 1789 – mais avec une république au lieu d’une monarchie constitutionnelle – voilà l’objectif et, à de nombreux égards, le résultat de la « réaction thermidorienne » de 1794, le coup d’état qui mit un terme au gouvernement révolutionnaire – et à la vie – de Robespierre. Thermidor produisit la constitution de l’an III qui, comme l’a écrit l’historien Charles Morazé, « garantit la propriété privée et les idées libérales [et] supprima tout ce qui, dans la direction du socialisme, allait plus loin que la révolution bourgeoise ». La « mise à jour » thermidorienne de « 1789 » produisit par conséquent un État décrit comme la « république bourgeoise » ou comme la « république des propriétaires ». Ainsi naquit le « Directoire », un régime autoritaire camouflé sous une mince couche de vernis démocratique par les assemblées législatives. Or, le Directoire trouvait extrêmement difficile de survivre en louvoyant entre un Charybde royaliste de droite, visant un retour à l’Ancien Régime, et un Scylla jacobino-sans-culottiste de gauche, militant pour une nouvelle radicalisation révolutionnaire. Il y eut des insurrections royalistes aussi bien que jacobines, dont une fut étouffée dans le sang par un général ambitieux et populaire, Napoléon Bonaparte.

    Ces problèmes furent résolus par le coup d’état du « 18 Brumaire », c’est-à-dire l’établissement d’une dictature militaire, confiée à Bonaparte. On peut dire qu’avec « Brumaire », la bourgeoisie nantie française transféra à Bonaparte le pouvoir politique qu’elle possédait afin de ne pas le perdre du côté des royalistes ou des Jacobins.

    Le Corse était supposé mettre l’État français, dorénavant dictatorial, au service de la (haute) bourgeoisie, et il fit ce que l’on attendait de lui. Sa tâche primordiale fut l’élimination de la double menace qui hantait ses parrains grands-bourgeois. Le danger royaliste et donc contrerévolutionnaire put être écarté à l’aide du « bâton » de la répression mais surtout de la « carotte » de concessions, compromis et conciliations. Napoléon a permis aux émigrés aristocratiques de retourner en France, de récupérer leur propriété et de profiter des privilèges qu’il accordait non seulement aux grands-bourgeois mais aux « gens de bien » en général.Et il trouva un modus vivendi avec l’Église catholique en signant un concordat avec le Pape.

    Afin d’exorciser la menace (néo-)jacobine, donc le risque d’une nouvelle radicalisation de la Révolution, Napoléon se servit d’un instrument imaginé par les Girondins et utilisé diligemment par le Directoire, à savoir la guerre. En effet, si nous pensons à la dictature de Bonaparte, nous ne pensons, au contraire des années de 1789 à 1794, pas tant aux événements révolutionnaires ou contre-révolutionnaires dans la capitale française, qu’à une interminable série de guerres menées loin de Paris et, dans bien des cas, hors des frontières de la France. Ce n’est pas un hasard, car ces guerres dites « révolutionnaires » et « napoléoniennes » étaient extrêmement fonctionnelles, pour atteindre le but primordial des partisans de la révolution modérée, y inclus Bonapartiste et ses sponsors : conserver les réalisations de « 1789 » et empêcher aussi bien un retour à l’Ancien Régime qu’une réédition de « 1793 ».

    Avec leur « Terreur », Robespierre et les Montagnards avaient voulu non seulement protéger la Révolution, mais aussi l’approfondir, la radicaliser, l’intensifier, ce qui signifiait en même temps qu’ils « internalisaient » la révolution au sein de la France même et, avant tout, au cœur de la France, dans la capitale, Paris. Ce n’est pas un hasard non plus si, étroitement associées à la révolution radicale, les guillotinades eurent lieu au centre de la place de la ville, elle-même située au centre du pays. Pour concentrer leur propre énergie et celle des sans-culottes et de tous les vrais révolutionnaires sur cette « internalisation » de la révolution, Robespierre et ses amis jacobins – au contraire des Girondins et de Napoléon – étaient par principe opposés aux guerres internationales, qu’ils considéraient comme un gaspillage d’énergie révolutionnaire et un danger pour la Révolution. Inversement, la série interminable de guerres qui furent menées par la suite, d’abord sous les auspices du Directoires thermidorien, et ensuite sous ceux de Bonaparte, revenaient à une « externalisation » de la révolution, à une exportation de la révolution – la révolution bourgeoise de 1789 – qui servit en même temps à empêcher la poursuite de l’« internalisation » ou de la « radicalisation » de la révolution à la 1793.

    La guerre internationale, le conflit à l’étranger, servait à liquider la révolution nationale, le conflit domestique, de deux manières. Premièrement, la guerre fit disparaître les révolutionnaires les plus ardents du berceau de la révolution, Paris. Volontairement d’abord, d’innombrables jeunes sans-culottes disparaissaient de Paris pour aller se battre à l’étranger et, dans trop de cas, sans jamais retourner. De la sorte, pour des actions révolutionnaires collectives, telle qu’avait été la prise de la Bastille par exemple, il ne restait plus à Paris, en dehors des femmes, qu’une poignée d’hommes, trop peu nombreux pour pouvoir répéter les succès de la sans-culotterie de 1789, comme le démontre l’échec des insurrections jacobines qui tourmentèrent le Directoire. Puis, sous Bonaparte, l’introduction du service militaire obligatoire rendit permanent ce système. « Ce fut lui [Napoléon] », écrit l’historien Henri Guillemin, « qui éloigna les jeunes plébéiens potentiellement dangereux loin de Paris et les envoya même à Moscou – au grand soulagement des gens de bien. »

    Deuxièmement, la nouvelle des grandes victoires suscita parmi la sans-culotterie, même ses membres restés au pays, une fierté patriotique qui allait supplanter l’enthousiasme révolutionnaire. Avec un peu d’aide de la part du dieu de la guerre Mars, l’énergie révolutionnaire des sans-culottes et du peuple français put être canalisée le long de voies moins radicales, considérées d’un point de vue révolutionnaire. Nous avons affaire ici avec ce qu’on appelle en anglais un displacement process, un processus de transfert : le peuple français, y compris les sans-culottes parisiens, perdit progressivement son enthousiasme pour la révolution et tous les idéaux de liberté, d’égalité et de solidarité entre Français et avec les peuples voisins et il alla de plus en plus adorer le veau d’or du chauvinisme national, de l’expansion territoriale vers des frontières supposées « naturelles » comme le Rhin, et de la gloire internationale de la « grande nation » et – après le 18 brumaire – de son chef, Bonaparte.

    C’est ainsi que nous comprenons aussi la réaction ambivalente des peuples européens vis-à-vis des guerres et des conquêtes de la France à cette époque. Alors que certains – les élites de l’Ancien Régime, par exemple, et les paysans — rejetaient la Révolution française dans sa totalité et que d’autres – avant tout des Jacobins locaux, comme les « patriotes » hollandais – l’applaudissaient plutôt inconditionnellement, beaucoup, et sans doute la plupart, passèrent de l’admiration pour les idées et les réalisations de la Révolution française à la répulsion envers le militarisme, le chauvinisme sans bornes et l’impérialisme impitoyable de la France après Thermidor, du Directoire à Napoléon.

    De nombreux non-Français luttèrent entre admiration et répulsion simultanées pour la Révolution française. Chez d’autres, l’enthousiasme initial dut tôt ou tard céder le pas face à la désillusion. Les Britanniques, par exemple, accueillirent favorablement « 1789 », car ils interprétaient la Révolution française dans son stade modérée non sans raison comme l’importation en France d’une sorte de monarchie constitutionnelle et parlementaire qu’ils avaient eux-mêmes introduite une centaine d’années plus tôt déjà, au temps de leur fameuse « Glorious Revolution ». Le poète William Wordsworth traduit cet enthousiasme des débuts par les fameux vers que voici :

    « Bliss was it in that dawn to be alive,

    « Quelle bénédiction en cette aube que de vivre,

    But to be young was very heaven! » Mais être jeune alors, c’était le vrai paradis ! »

    William Wordsworth

    Or, après « 1793 », la révolution radicale, et la Terreur, la plupart, ou du moins bon nombre des Britanniques considérèrent avec répulsion les événements qui se déroulaient de l’autre côté du « Channel ». Leur porte-parole fut Edmund Burke, dont le livre Reflections on the Revolution in France – déjà publié en novembre 1790 – devint une véritable Bible pour les contre-révolutionnaires, non seulement en Angleterre, mais partout dans le monde. Un siècle et demi plus tard, George Orwell allait pouvoir écrire que « pour l’Anglais moyen, la Révolution française ne signifie rien de plus qu’une pyramide de têtes tranchées ». Il aurait pu dire la même chose de la quasi-totalité des autres non-Français de son époque, et même d’aujourd’hui.

    Ce fut donc pour mettre un terme à la révolution en France même, que Napoléon enleva la Révolution – celle de 1789 – de son berceau parisien et l’exporta vers le reste de l’Europe. Ce fut pour empêcher que le courant puissant de la révolution ne creusât plus profondément encore son propre lit – Paris et le reste de la France – que les Girondins d’abord, le Directoire ensuite, mais surtout Bonaparte, firent couler les eaux révolutionnaires houleuses hors des rivages de la frontière française pour ainsi inonder toute l’Europe.

    Pour extraire la Révolution de son berceau parisien, pour mettre un terme à ce qui fut à de nombreux égards un projet radical des Jacobins et sans-culottes petit-bourgeois de Paris, et, inversement, pour consolider la révolution modérée chère à la bourgeoise, Napoléon Bonaparte avait été savamment choisi sur le plan symbolique. Il était natif d’Ajaccio, la ville provinciale de France la plus éloignée de la capitale. En outre, Napoléon était un « enfant de la gentilhommerie corse », autrement dit, le rejeton d’une famille dont on pouvait dire aussi bien qu’elle était grande-bourgeoise avec des prétentions nobiliaires que de petite noblesse avec un style de vie grand-bourgeois. En tout cas, à bien des égards, les Bonaparte appartenaient à la haute bourgeoisie, la classe qui, dans toute la France, grâce à « 1789 », avait atteint ses objectifs et cherchait à les consolider via une dictature militaire face aux menaces émanant de la gauche aussi bien que de la droite. Napoléon incarnait la (haute) bourgeoisie provinciale qui, à l’instar des Girondins, privilégia une révolution modérée, cristallisée dans un État, plus ou moins démocratique si possible mais rigoureusement autoritaire si nécessaire, qui faciliterait l’élargissement du pouvoir et de la richesse de cette classe. Les expériences du Directoire avaient démontré les déficiences, de ce point de vue, d’une république pourvue d’institutions relativement démocratiques, et c’est pour cette raison que la bourgeoisie opta finalement pour une dictature.

    Cette dictature militaire, qui prit la place de la « république bourgeoise » post-thermidorienne, est née à Saint-Cloud, un faubourg parisien, le « 18 Brumaire » de l’an VIII, donc le 9 novembre 1799. Il est remarquable que ce pas politique décisif dans le processus du blocage de la révolution fut en même temps un pas géographique s’écartant de Paris, donc de son creuset, de l’antre du lion du jacobinisme et de la sans-culotterie bien trop révolutionnaires, et en direction des campagnes bien moins révolutionnaires et même plus ou moins contre-révolutionnaires. Et voici une autre petit détail ironique: Saint-Cloud se situe sur la route de Paris à Versailles, la résidence des rois absolutistes d’avant la Révolution. Le fait que le coup d’État instaurant un système autoritaire eut lieu là-bas fut le reflet topographique du fait historique qu’après l’expérience démocratique de la Révolution, la France emprunta à nouveau la voie vers un système politique absolutiste comme celui dont Versailles avait été le « soleil ». Mais, cette fois, la destination était un système absolutiste sous la direction d’ un Bonaparte et non plus d’un Bourbon et, bien plus important encore : un système absolutiste au service de la bourgeoisie, et non plus de la noblesse.

    Napoléon à Sainte-Hélène, aquarelle par František Xaver Sandmann —                                                        (https://fr.wikipedia.org/wiki/Napol%C3%A9on_Ier#/media/Fichier:Napoleon_sainthelene.jpg)

    Par rapport à la révolution, la dictature de Bonaparte est donc ambivalente. D’une part, avec son avènement la Révolution est terminée, liquidée même, en ce sens que c’était la fin non seulement des expérimentations égalitaires de « 1793 », mais également de la façade démocratique républicaine de « 1789 ». D’autre part, les réalisations essentielles de « 1789 » furent conservées et même consolidées. À la question de savoir si Napoléon fut oui ou non un révolutionnaire, on peut répondre comme suit. Il était pour la révolution en ce sens qu’il était contre la contre-révolution royaliste et comme deux négatifs s’annulent, quelqu’un d’hostile à la contre-révolution est automatiquement un révolutionnaire. Mais on peut dire aussi que Napoléon était en même temps pour et contre la révolution : il était pour la révolution bourgeoise modérée de 1789, celle des Feuillants-Girondins-Thermidoriens, mais il était opposé à la révolution radicale de 1793, celle des Jacobins et sans-culottes parisiens.

    Dans son livre La Révolution, une exception française ?, l’historienne Annie Jourdan cite un commentateur d’Allemagne, plus précisément de la Prusse de l’époque, qui comprenait déjà en son temps que Bonaparte « n’avait jamais été autre chose que la personnification de l’un des divers stades de la révolution », comme il l’écrivait en 1815. Ce stade était la révolution bourgeoise, « 1789 », que Napoléon consolida en France, puis exportera vers le reste de l’Europe.

    Napoléon élimina donc les dangers royaliste et jacobine, mais il rendit un autre grand service à la bourgeoisie en gravant dans le marbre législatif le droit à la propriété privée, pierre angulaire de l’idéologie libérale chère au cœur de la bourgeoisie ; ce droit avait déjà été entériné en 1791 dans la constitution de la révolution dans son stade bourgeois et donc modérée. Joignant des actes à la parole, il réintroduisit l’esclavage dans les colonies françaises en 1802. A l’époque, les esclaves étaient encore considérés comme une forme légitime de propriété, mais la France avait été le premier pays à abolir l’esclavage, à savoir au temps de la révolution radicale et sous les auspices de Robespierre, au grand dam de ses adversaires, les Girondins, précurseur de Bonaparte en tant que champions de la cause bourgeoise et de la pensée libérale de cette classe.

    L’historien Georges Dupeux a écrit que « la bourgeoisie a trouvé en Napoléon en même temps un protecteur et un maître. » Le Corse fut sans aucun doute un protecteur, un grand champion même, de la haute bourgeoisie ; mais il n’en fut jamais le maître. En réalité, il était au service des grands hommes d’affaires et surtout des banquiers de la haute bourgeoisie du pays, les mêmes grands bourgeois qui avaient contrôlé la France au temps du Directoire, la « république des propriétaires », et qui lui avaient confié la régie du pays. Sur le plan financier, non seulement lui-même mais tout l’État français se retrouvèrent sous la dépendance d’une institution privée qui était la propriété –et qui l’est toujours aujourd’hui – de l’élite la plus nantie du pays, même si la chose avait été quelque peu édulcorée en lui collant une étiquette donnant l’impression qu’il s’agissait d’une institution de l’État, à savoir la Banque de France. Moyennant des intérêts élevés, ces banquiers mettaient à la disposition de Napoléon l’argent qui lui était nécessaire pour diriger la France, l’armer, lui faire mener la guerre –et lui faire jouer, en grande pompe, le rôle d’Empereur. En fin de compte, Napoléon ne fut rien d’autre que la figure de proue d’un régime, d’une dictature même, de la haute bourgeoisie, un régime réel mais bien camouflée par une magnifique choréographie « romaine », consulaire d’abord, impériale ensuite.

    Revenons au rôle des interminables guerres menées par Napoléon, des aventures militaires qui ont prétendument apporté tant de gloire à la « grande nation » et à son empereur. Nous savons déjà que ces conflits servirent en premier lieu à liquider la révolution radicale en France. Or, ils permettaient également à la bourgeoise de gagner de l’argent. Avec les livraisons d’armes, d’uniformes, etc. aux armées, des fortunes furent accumulées par des industriels et des commerçants. Et les campagnes victorieuses mirent des sources de matières premières et des marchés de débouchés à la disposition de l’industrie française, dont le développement put ainsi s’accélérer considérablement. De la sorte, les industriels français purent jouer un rôle de plus en plus important au sein de la bourgeoisie. En fait, ce fut sous Napoléon que, en France, le capitalisme industriel typique du XIXe siècle commença à supplanter le capitalisme commercial caractéristique des siècles précédents. (Soit dit en passant : l’accumulation de capital commercial avait surtout été rendue possible grâce au commerce des esclaves, alors que celui du capital industriel eut beaucoup à voir avec la série quasi ininterrompue de guerres qui furent menées, par le Directoire d’abord et par Napoléon ensuite. En ce sens, Balzac avait raison quand il écrivait que « derrière chaque grande fortune se cache un crime ».)

    Les guerres napoléoniennes stimulaient le développement du système industriel de production. Elles sonnèrent ainsi le glas de l’ancien système artisanal de production, à petite échelle, dans lequel les artisans réalisaient des produits de façon traditionnelle, non mécanisée, dans leurs ateliers. Par le biais de la guerre, la bourgeoisie bonapartiste ne fit donc pas seulement disparaître physiquement les sans-culottes – essentiellement un groupe hétérogène d’artisans, de boutiquiers et autres petits producteurs – de Paris, mais elle les escamota également du paysage socio-économique. Pendant la Révolution, à Paris, la sans-culotterie avait pu jouer un rôle historique de premier plan. Du fait des guerres révolutionnaires qui liquidèrent la révolution, la sans-culotterie disparut de la scène de l’histoire. En ce sens, la révolution a en effet dévoré ses enfants.

    À la façon d’un anthropophage, la bourgeoisie française a dévoré son ennemi de classe.
    Mais il s’agissait d’une victoire à la Pyrrhus. Pourquoi ? L’avenir économique appartenait désormais non plus aux ateliers et leurs artisans, « indépendants » et donc petits-bourgeois, travaillant manuellement, mais aux usines et leurs propriétaires, les industriels, ainsi que leurs travailleurs, des « ouvriers d’usine » mal payés et pauvres. Dans ce « prolétariat » typique du XIXe siècle, la bourgeoisie trouvera un antagoniste de classe bien plus redoutable encore que dans la sans-culotterie encore typique de la fin du XVIIIe siècle. Et ces prolétaires rêveront d’une révolution beaucoup plus radicale encore que « 1793 », celle de Robespierre. Ce qui sera un souci pour les régimes bourgeois qui succèderont à celui de Napoléon le Grand, y compris celui de son neveu, le troisième Napoléon, dédaigné comme « Napoléon le Petit » par Victor Hugo.

    En France même et dans bien d’autres pays, beaucoup de gens, y compris des hommes politiques et des historiens, méprisent Robespierre et les Jacobins ainsi que les sans-culottes, et les condamnent pour les effusions de sang qui sont allées de pair avec leur révolution « populaire » et radicale, avec « 1793 ». Ces mêmes personnes ont souvent beaucoup d’admiration pour Napoléon, le sauveteur de la révolution bourgeoise, modérée, de « 1789 ». Ils condamnent l’internalisation de la Révolution française, prétendument parce qu’elle est allée de pair avec la « Terreur » qui, en France et surtout à Paris, préleva un tribut de plusieurs milliers de victimes. Ils en rejettent la faute sur l’ idéologie jacobine ou sur la soif de sang supposée innée du « peuple ». Ils ne comprennent manifestement pas – ou ne veulent pas comprendre – que l’ externalisation de la révolution par les Thermidoriens et par Napoléon, associée aux guerres internationales qui s’éternisèrent durant quelque vingt ans, ont coûté la vie à plusieurs millions de personnes à travers toute l’Europe, y compris à d’innombrables Français. En fait, on peut dire que ces guerres ont constitué une forme de terreur plus importante et plus sanglante que ne le fut jamais le pouvoir de terreur des Montagnards.

    Antoine Wiertz, ‘Une scène de l’enfer’, Musée Wiertz, Bruxelles

    De la terreur associée à la révolution radicale, personnifié (à tort) par Robespierre, on estime qu’elle coûta la vie à 50.000 personnes, ce qui revenait à quelque 0,2 pour 100 de la population de la France. « Est-ce beaucoup, ou peu ? », demande l’historien Michel Vovelle qui cite ces chiffres dans un de ses livres. En comparaison avec le nombre de victimes des guerres livrées pour l’expansion territoriale temporaire de la « grande nation » et pour la gloire de Bonaparte, c’est peu. La seule bataille de Waterloo, la dernière de la prétendue « glorieuse » carrière de Napoléon, tua ou blessa entre 45.000 et 50.000 hommes; si on y ajoute les « escarmouches » préalables de Ligny et des Quatre-Bras, on arrive au total de 80.000 ou 90.000 tués et blessés. Et la bataille de Leipzig, également perdue par Napoléon, en 1813, aujourd’hui presque totalement oubliée, fit environ 140 000 victimes. En ce qui concerne sa catastrophique campagne de Russie, Napoléon a laissé là-bas des centaines de milliers de morts et de mutilés Mais personne ne parle jamais d’une « terreur » bonapartiste et la France compte d’innombrables monuments, rues et places publiques censés immortaliser les « hauts faits héroïques » du Corse.

    En remplaçant la révolution permanente en France, et surtout à Paris, par une guerre permanente à travers toute l’Europe, notaient déjà Marx et Engels, les Thermidoriens et leurs successeurs, surtout Bonaparte, « perfectionnèrent » la Terreur, en d’autres termes, ils firent finalement verser infiniment plus de sang que a Terreur elle même. En tout cas, il est indéniable que l’externalisation, par le biais de la guerre, de la révolution bourgeoise, préleva un tribut bien plus lourd que le tentative par les Jacobins d’intensifier et radicaliser la révolution, de la radicaliser au moyen de la Terreur, de l’internaliser en France même et, avant tout, à Paris.

    Tout comme nos hommes politiques et nos médias, la plupart de nos historiens considèrent toujours la guerre comme une activité parfaitement légitime d’un État et comme une source de gloire et de fierté pour les vainqueurs et, dans de nombreux cas, pour les supposés perdants « héroïques ». Inversement, les milliers, dizaines ou centaines de milliers, voire les millions de victimes des guerres – aujourd’hui, par exemple, provoquées par les bombardements aériens – ne reçoivent jamais la même attention ou sympathie que les bien moins nombreuses victimes de la « terreur », une forme de violence qui n’est pas (directement) sponsorisée par un État et qui, de ce fait, est considérée comme illégitime.

    Ne pensons qu’à la perpétuelle « guerre contre le terrorisme », une fois de plus une forme de guerre permanente qui, en ce qui concerne la grande puissance qui-ne-cesse-jamais-de-faire-la-guerre, fait allumer chez les « simples citoyens » américains – les « sans-culottes » américains, en quelque sorte ! – le chauvinisme irréfléchi, secoueur de bannières et, aux plus pauvres d’entre eux fournit en même temps du travail sous la forme d’une carrière dans les Marines. Pour le plus grand profit de l’industrie américaine, cette guerre garantit entre-temps les sources de matières premières vitales, comme le pétrole et, pour les fabricants d’armes et toutes sortes d’autres firmes, surtout celles qui ont des amis à la Maison-Blanche, elle fonctionne comme une corne d’abondance de profits vertigineux. Les similitudes avec les guerres de Bonaparte sont à portée de main. Comme disait le romancier et journaliste Alphonse Karr : « Plus ça change, plus c’est la même chose » …

    Avec Bonaparte, la révolution se termina là où elle devait finir, du moins en ce qui concerne la bourgeoisie française ; Bonaparte signifia le triomphe de la bourgeoisie française. Ce n’est donc pas un hasard si, dans les villes françaises, les « notables », c’est-à-dire les hommes d’affaires, les banquiers, les avocats et autres représentants de la haute bourgeoisie, aiment se réunir dans des cafés ou des restaurants portant le nom de « Bonaparte », comme l’a fait remarquer quelque part le grand sociologue Pierre Bourdieu dans un de ses ouvrages. La haute bourgeoisie est toujours reconnaissante à Napoléon des grands services qu’il lui a rendus. Le plus grand service que Bonaparte a rendu à la bourgeoisie française est sans aucun doute sa liquidation de la révolution radicale, « 1793 », qui menaçait les gains considérables que la bourgeoisie avait acquis aux dépens de l’aristocratie et du clergé par le biais de « 1789 », la révolution modérée. (Inversement, la haine de la bourgeoisie envers Robespierre, incarnation de « 1793 », explique l’absence quasi-totale de monuments, musées et noms de rues honorant sa mémoire.)

    Napoléon est également admiré en dehors de la France, en Belgique, Italie, l’Allemagne, etc., surtout par la bourgeoisie. La raison est sans doute que dans presque tous ces pays, jusqu’alors sans exception des sociétés féodales, il a liquidé l’ « ancien régime » et importé la révolution modérée. Comme en France, cette révolution apporta des bienfaits considérables pour toute la population, mais privilégia la bourgeoisie. Cela explique probablement pourquoi à Waterloo, aujourd’hui, Napoléon est la star du spectacle touristique, créant même l’impression que c’est lui qui a gagné la bataille !

    Statue de Napoléon à Waterloo (photo J. Pauwels)

     

    source: https://www.initiative-communiste.fr/

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  • Maurice Thorez - le fils du peuple (La Pravda)


    Pierre Thorez est né en 1946 de Maurice Thorez et Jeannette Vermersh. Depuis son enfance, il parle couramment le russe. De 1964 à 1969, Pierre a servi comme marin sur les navires soviétiques MS Lituanie et MS Taras Shevchenko. En 1965, P. Thorez rejoint le Parti communiste français. En 1971, il est diplômé de l'Institut de Géographie de l'Université de Paris. Il écrit le premier ouvrage important en langue française sur la géographie de l'Union soviétique, il a longtemps enseigné à l'école, et en 1990-1997, en tant que géographe-chercheur, il a enseigné à l'Université du Havre. P. Thorez a participé activement aux travaux de la Société d'amitié URSS-France. La raison de la conversation est la publication du journal d'une figure marquante du mouvement communiste et ouvrier international, le secrétaire général du Comité central du PCF, Maurice Thorez.

    Traduction Nico Maury


    - Camarade Thorez, que représentait votre père pour vous? Comment le voyez-vous aujourd'hui?

    - Premièrement, mon père était un homme qui n'a jamais élevé la voix. Il lui suffisait de faire une petite remarque pour avoir un effet puissant sur mes frères et moi. Il avait un profond respect pour nous. Malgré sa charge de travail extrême, il nous a accordé beaucoup d'attention, il nous a montré toute la France et l'Europe, il nous a donné une école de la vie, nous a inculqué le respect des personnes, a aidé à acquérir les connaissances nécessaires pour comprendre les lois de la nature et Société humaine. Maurice Thorez était une personne rare par nature.

    Deuxièmement, je me souviens à quel point les autres le respectaient. Enfant, je ne comprenais pas tout à fait cela, mais en grandissant, je me suis rendu compte que ce respect reposait sur ses nombreuses vertus humaines. Mon père était un éducateur gentil et exigeant.

    - Quand on lit son journal, on a l'impression que Maurice Thorez était, tout d'abord, une personne très exigeante, il se distinguait par une discipline de fer.

    - Père nous a inspiré que, lorsque nous demandons quelque chose aux autres, nous ne devons pas oublier de nous regarder dans le miroir: nous ne devons pas exiger ce que vous ne pouvez pas faire vous-même. Et vous devez toujours rester humble, ne pas céder aux tentations. C'était une personne instruite, bien éduquée, toujours intéressée par les gens et le monde.

    Adolescent, il est devenu mineur. Le cœur de sa personnalité était son incroyable sentiment d'appartenance à la classe ouvrière - c'était son fondement spirituel. C'était un homme de la classe ouvrière et il ne l'a jamais oublié. Même quand, plus tard sur son chemin, il rencontra des représentants de l'intelligentsia, avec lesquels il était ami, il se souvint de son origine professionnelle jusqu'aux derniers jours de sa vie. Pas étonnant qu'il ait appelé ses mémoires "Le Fils du Peuple".

    L'activité politique était pour lui le sens de la vie. Lorsqu'il a vu dans sa jeunesse les conditions dans lesquelles vivaient sa famille, ses amis, sa classe, il était imprégné de leurs problèmes. Lorsqu'il a été témoin de la Première Guerre mondiale, il s'est rendu compte qu'il était impossible de vivre ainsi. Il a également été influencé par son grand-père mineur, avec qui Maurice Thorez a été évacué vers le village pendant la Première Guerre mondiale. Là, il a vu la vie et les problèmes des paysans, et tout cela a influencé la formation de sa personnalité. Il a vu que les gens sont bons en eux-mêmes, mais la société bourgeoise et l'exploitation les pressent, ils se déforment, que le monde doit être changé.

    - Comment le PCF a-t-il changé sous Maurice Thorez? Quel était le secret de son succès?

    - À la fin des années 1920, Thorez et ses camarades partageant les mêmes idées, ayant réuni une seule équipe (Jacques Duclos, Marcel Cachin, Benoit Frachon et d'autres dirigeants), ont réussi à faire en sorte que le jeune parti reflète les aspirations du peuple, fasse partie et en même temps fermement appuyé sur les positions marxiste-Léniniste. En théorie, cela semble simple, mais en fait, l'unification de l'esprit du peuple et des principes révolutionnaires n'est pas toujours facile, cela nécessite un travail réfléchi et minutieux. Leur tactique a été mise en œuvre dans le Front populaire: les communistes ont réussi à unir le drapeau tricolore français, symbole de notre révolution, et la bannière rouge, la bannière du communisme et de la Grande Révolution d'Octobre. Cela a permis au PCF de devenir une force décisive dans la période d'avant-guerre.

    Eh bien, après la guerre, son rôle dans le mouvement de la Résistance s'est ajouté aux précédents succès du PCF. Et, bien sûr, il y a eu un tournant dans la conscience de masse grâce à la gloire de la bataille de Stalingrad et à la victoire du peuple soviétique dans la Grande Guerre patriotique. Après Stalingrad, presque tous les Français sont devenus communistes ... Grâce à tous ces faits, le PCF est devenu un parti très puissant et a réussi à influencer la société française. Tout ce qui a été récupéré à l'ennemi de classe - congés payés, nationalisation des chemins de fer, création d'un système d'assurance sociale obligatoire de l'État - tout a été fait grâce aux efforts du PCF. Plus les communistes étaient forts, mieux c'était pour le peuple. Beaucoup de Français l'ont compris. Maurice Thorez était pour eux un symbole de justice.

    Aujourd'hui, certains parlent du culte de sa personnalité, mais le fait est que Maurice Thorez était un symbole de l'idée du communisme en France, et les gens confondent parfois une personne et une idée. Il y avait un culte, mais il y avait aussi une personnalité (rires) ...

    - Quels aspects de la tactique et de la stratégie de Maurice Thorez ont contribué à relancer le mouvement ouvrier en France, vaincu après la chute de la Commune de Paris, et à faire du PCF l'un des centres de la lutte anticapitaliste?

    - Premièrement, la société française a beaucoup changé au XXe siècle. Au début du siècle, la France était principalement un pays paysan, ce n'est que dans les années 1960 que l'écrasante majorité de la population est devenue urbaine. Le premier moment important après le congrès constitutif du PCF à Tours en décembre 1920 fut l'organisation du Parti communiste dans les entreprises. Dans les années 1920 et 1930, le PCF a été renforcé par le soutien des syndicats et, ce qui est très important, le parti a pu enrichir ses activités avec les idées du marxisme-léninisme. Le PCF a fait comprendre à la classe ouvrière que le problème n'est pas dans les mauvais capitalistes, mais dans le capitalisme en tant que système, dans le fait même de l'exploitation. Il était possible de développer la conscience de classe et la compréhension du prolétariat de la nécessité de la lutte de classe. Ces qualités ne naissent pas d'elles-mêmes, elles doivent être développées, c'est un long processus.

    Il était également possible d'organiser une lutte autour d'un sujet très important en France: la lutte contre le colonialisme. Le PCF a réussi à montrer aux masses qu'il est le principal ennemi du nazisme et du fascisme. Après tout, le soutien de l'Espagne républicaine était fourni par les communistes, tandis que les socialistes se tenaient à l'écart. Cela a mobilisé les ouvriers, ils ont réalisé que les communistes sont leur parti. Le parti était avec le peuple, et le peuple a agi à travers.

    - Est-il vrai que la confiance des travailleurs a également été gagnée par le fait que le PCF se tenait sur le principe de garder les députés de leurs salaires antérieurs: après tout, les députés et les ministres du PCF recevaient le salaire moyen du travailleur, et la différence de salaire a reconstitué les finances du parti?

    - Certainement. Ce principe a été préservé à ce jour. Il est très important. Le PCF s'est battu pour une vie meilleure à la fois «ici et maintenant» - et en même temps pour la révolution socialiste. Les trotskystes ont dit que nos tactiques étaient une déviation, que le maintien du niveau de vie des travailleurs est une bagatelle, c'est contre-productif. Mais c'est absurde. La lutte consistait à améliorer la vie des travailleurs en sachant que le but ultime était la révolution. C'est pourquoi la classe ouvrière nous a soutenus. Et c'est une règle générale. Lorsque les bolcheviks russes ont gagné la guerre civile, les paysans qui ont soutenu la révolution en Russie n'ont pas lu Marx, la plupart d'entre eux étaient analphabètes, mais ils ont vu qui était vraiment de leur côté et ont compris que les anciens propriétaires terriens voulaient regagner les terres confisquées. En général, à partir de la pratique quotidienne, les paysans de Russie ont appris qui sont leurs ennemis et qui sont leurs amis.

    Il était important pour nous non seulement d'appeler à une révolution et de dire que tout ira bien demain, mais de lutter chaque jour pour la révolution et pour l'amélioration de la vie afin que les enfants puissent grandir sous un ciel paisible, étudier, guérir. .. En même temps, nous n'avons pas oublié la nécessité de rapprocher la révolution pour la victoire ultime sur l'ennemi de classe. Nos communistes étaient très bons dans cette tactique, ils savaient comment lier l'ensemble des problèmes entre eux.

    - En 1936, votre père a soutenu le gouvernement du Front populaire formé par les socialistes. Dans le même temps, les communistes ont réussi à devenir les dirigeants du Front populaire et à renforcer considérablement leurs positions dans la société. Comment est-ce arrivé? Et pourquoi le PCF a-t-il perdu dans les coalitions ultérieures avec les socialistes et les a-t-il laissés affaiblis?

    - Après la crise économique mondiale de 1929, le parti a participé à l'organisation du mouvement des chômeurs - un énorme mouvement à Paris et dans d'autres villes de France. Il est devenu clair qu'il était nécessaire d'unir les forces de gauche. Père rédigea alors son fameux rapport, dans lequel il s'adressait au peuple: "Je vous tends la main, paysan, je vous tends la main, socialiste - contre les deux cents familles les plus riches de France, contre la menace du fascisme." Et les socialistes n'ont pas pu éluder cette proposition, car le peuple français exigeait l'unification. Ils ont dû faire alliance avec nous aux élections de 1936, pour rejoindre le Front populaire. En conséquence, les communistes sont devenus le principal vainqueur des élections, et ce succès s'est répété après la guerre. Contrairement à 1936, lorsque les communistes ne sont pas entrés au gouvernement, après la guerre, nous sommes devenus membres du cabinet des ministres, et à l'Assemblée nationale, nous avions la faction la plus forte. Mais les socialistes et de Gaulle ont divisé le gouvernement, car tous deux craignaient notre force et craignaient la révolution.

    En 1981, lorsque nous avons de nouveau participé à la formation du gouvernement, notre situation était déjà complètement différente. Le poids principal n'était plus les communistes, mais les socialistes, qui ont reçu la majorité ... grâce au PCF. Notre erreur a été que nous avons déclaré: les socialistes ont changé, ils se sont déplacés vers la gauche, etc., qu'eux et nous sommes presque la même chose. Mais ce n'était pas le cas. Les membres du PCF ont fermé les yeux sur la politique des socialistes qu'ils poursuivaient ... Si entre 1981 et 1983 le gouvernement a procédé à des réformes progressives, alors en 1983 il s'est détourné de cette voie. Puis le président Mitterrand s'est rangé du côté des capitalistes, mais le PCF n'a pas rompu avec lui. Ni les membres du parti, ni les électeurs de notre parti n'ont pardonné à la direction du PCF pour cela.

    - Comment est née l'idée de publier le journal de Maurice Thorez?

    - Maman - Jeannette Vermersh - a conservé les archives de son père jusqu'à sa mort. Après son départ, il y avait une menace de disparition des archives. Avec les frères, nous avons accepté de transférer les documents du père aux Archives nationales de France, en comptant sur le fait qu'il y aura là des spécialistes qui l'étudieront attentivement. Et nous avons remis l'immense bibliothèque de mon père et les cadeaux qu'il a reçus à la ville d'Ivry, dont il a été élu député pour 32 ans. Après tout, ces dons, comme ses livres, ne sont pas notre héritage personnel. Il les a laissés au peuple, cela devrait unir les gens.

    Un jeune historien de l'Université de Rouen - Jean-Numa Ducange - m'a abordé avec l'idée d'étudier un journal. Il a organisé un groupe d'historiens pour recueillir des annotations et des références historiques à ses archives.

    - Le journal couvre la période de 1952 à 1964: problèmes douloureux liés à la mort de Staline, au 20ème Congrès du PCUS et à la crise des relations soviéto-chinoises. Votre père était profondément inquiet à propos de tout cela ...

    - J'étais très jeune et je ne sais pas exactement ce que pensait mon père. Je ne peux que confirmer ce qu'il a écrit. Les communistes français en 1957 et 1960 ont participé aux réunions internationales des partis ouvriers et communistes organisées par le PCUS. Maurice Thorez et le PCF ont donné la priorité à l'unité du mouvement communiste international. Il y avait une lutte mondiale contre le capitalisme, et les pays socialistes, les mouvements anticoloniaux de libération nationale et la classe ouvrière des pays capitalistes ont agi comme un front uni dans cette lutte.

    Père considérait la scission dans le mouvement communiste comme une tragédie. Et les tendances à la scission ont été esquissées encore plus tôt, avant le XXe Congrès du PCUS. Les premiers à se séparer en 1948 furent les Yougoslaves. En 1960, notre famille s'est rendue en Albanie et la tâche était alors de ramener les Albanais sur un chemin commun. Après le XXe Congrès, l'Albanie s'est tournée vers la Chine et mon père a essayé de les persuader tous les deux de revenir à l'unité. Mais il n'a pas réussi. Mon père pensait que les Chinois étaient à blâmer pour la scission en premier lieu. Les raisons de ce qui s'est passé peuvent être évaluées de différentes manières, mais la rupture au sein du mouvement communiste a été une tragédie.

    - En 1952, votre père était l'un des derniers à avoir vu Staline et à avoir eu une conversation avec lui ...

    - Malheureusement, dans les archives de père, il n'y a aucune information sur le contenu de cette conversation. Staline a rendu visite à mon père une fois à Gagra. J'avais alors quatre ans et je me souviens de Staline comme d'un géant. Staline et mon père se consultaient très souvent et en détail. C'était très important, y compris pendant les années de guerre: c'étaient des gens partageant les mêmes idées. Mon père a rendu compte à Staline des circonstances en France et en Europe, ils ont discuté de la tactique d'une alliance avec les gaullistes dans le mouvement de résistance.

    - Y avait-il une réelle chance de faire basculer la France et que les communistes puissent arriver dans les premières années d'après-guerre?

    - Vous ne pouvez pas réécrire le passé. Les communistes ont travaillé dur pour gagner la sympathie de l'écrasante majorité de la population et changer l'équilibre des pouvoirs dans le pays. Les forces réactionnaires, et avant tout les États-Unis, ont tout fait pour arracher le sol aux pieds des communistes. L'expulsion des communistes du gouvernement en 1947 n'était pas une confrontation interne française. Cela s'est également produit en Italie et, d'une manière légèrement différente, en Belgique. La guerre froide a commencé. Il y a eu toute une série d'attentats sur la vie du chef des communistes italiens Palmiro Togliatti, sur Jacques Duclos, ils ont tué Julien Lachaud, secrétaire général du Parti communiste belge ... Beaucoup de communistes se sont retrouvés en prison, beaucoup sont morts, en En Allemagne, en 1956, le Parti communiste a été totalement interdit. Des attaques ont été menées contre les bâtiments du parti.

    Y avait-il une chance de faire une révolution en 1946? Nous avons vu à quel point cela a conduit à une guerre civile sanglante en Grèce. Je pense que mon père a agi autant que possible, basé sur la conscience de la situation politique.

    - L'influence de votre père sur le mouvement anticolonial est intéressante: l'Indochine française, dont le Vietnam faisait partie, et l'Algérie sont devenus des nœuds importants de la décolonisation dans les années 1950 ...

    - En 1923, mon père était président du Comité contre la guerre au Maroc, puis il a été emprisonné pour cela. La France étant un empire colonial dans les années 1920, les communistes invitent des représentants des colonies au Secrétariat du Parti: Ho Chi Minh est l'un des fondateurs et dirigeants du PCF. Grâce à cette tactique du parti, les communistes et les proches du Parti communiste figuraient parmi les dirigeants des mouvements de libération nationale dans de nombreuses colonies françaises. La lutte pour l'indépendance des colonies francophones était l'un des principaux thèmes du PCF: le parti réunissait les forces progressistes de tout le monde francophone. Ici, elle a largement aidé les camarades soviétiques.

    Lorsque mon père est décédé, j'ai travaillé en Union soviétique. J'ai pris l'avion pour Moscou, un des membres du Politburo m'a rencontré à l'aéroport et m'a raconté sa mort. Les funérailles ont eu lieu à Paris et j'ai séjourné dans notre hôtel pour les membres du parti. C'était un hôtel pour tous les communistes du monde. Des Africains et des Sud-Américains sont venus me voir et m'ont présenté leurs condoléances. Pour eux, Maurice Thorez était l'un des chefs de file du mouvement anticolonial.

    Le PCUS et le PCF se complétaient: si le PCUS était à la tête d'un grand pays - le premier État ouvrier et paysan, puis sous Maurice Thorez, le PCF jouait le rôle d'un avant-poste du communisme en Occident, dirigeant le lutte de la classe ouvrière et lutte pour l'indépendance des colonies. En ce sens, le rôle du PCF de ces années était très important. Lorsque Khrouchtchev était en visite officielle en France en 1960, l'ambassadeur de l'Union soviétique S.A. Vinogradov, un ami de notre famille, a discuté avec son père de la proposition de de Gaulle à Khrouchtchev de visiter l'Algérie, alors colonie française. Mais il y a eu une guerre d'indépendance, et dans le sud du Sahara algérien, les Français testaient des armes nucléaires. Le père et l'ambassadeur Vinogradov ont dissuadé Khrouchtchev de se rendre en Algérie. Ils ont dit que sa visite dans la colonie française serait un signal dangereux et faux pour tous les peuples du monde qui luttent pour la liberté et l'indépendance.

    Nos ennemis à ce jour parlent d'une certaine «main de Moscou», mais c'était loin d'être le cas. Il n'y avait rien de tel. La relation était fraternelle. Les capitalistes ne comprennent pas cela, leur niveau de pensée n'a pas atteint cela. Les États-Unis projettent leur propre diktat vis-à-vis de leurs alliés sur nos relations. Nous avons pensé à nos intérêts communs, pas même aux intérêts de nos partis, mais aux intérêts de nos peuples, à ce qui est important pour eux et pour leur avenir pacifique, ce qui est important pour l’humanité. Et les communistes de l'ancienne génération étaient conscients de cette responsabilité spirituelle pour le sort de leur peuple et de l'humanité.

    - Quel rôle ont joué sa femme et votre mère Jeannette Vermersh dans la vie de Maurice Thorez et dans le sort du PCF ?

    - Très important. Les opposants de l'aile droite du parti l'ont qualifiée de «sectaire». C'est un mensonge. Elle était une bonne tacticienne, aidait mon père à comprendre l'ambiance de la fête, prenant part à presque toutes les réunions.

    Un fait est intéressant: quand en 1946, et à cette époque, les communistes faisaient partie du gouvernement, le cabinet des ministres a refusé l'indépendance du Vietnam, c'est la mère qui a insisté pour que la faction PCF à l'Assemblée nationale vote pour l'indépendance du Vietnam. Ainsi, le PCF a clairement fait savoir au peuple qu'il était contre la décision du gouvernement dont il est membre, et a une fois de plus renforcé sa confiance. Un signal a été envoyé aux électeurs: "Nous protestons contre cette décision, mais nous pensons que la présence de communistes dans le gouvernement est nécessaire". Mère était amie avec Ho Chi Minh, il a vécu chez nous pendant un certain temps.

    La même chose s'est produite lors des élections municipales du Havre en 1965, alors qu'il s'agissait d'une coalition avec les socialistes dans trois grandes villes. Les socialistes voulaient obtenir les trois postes d'adjoint au maire, mais ma mère a dit: "Un bureau de maire pour vous, un pour nous et un pour un candidat non-parti." Les socialistes ont protesté, et ma mère a demandé à L'Humanité de publier une déclaration sur le comportement des socialistes, ce que proposent les communistes, et que le PCF dans ces conditions ira aux élections seul, sans coalition. En conséquence, nous avons gagné dans les trois villes.

    Eh bien, elle a joué un rôle important en 1968, lorsqu'elle a quitté le Politburo après la mort de mon père. Elle s'est vivement opposée à la déclaration publiée par le Comité central du PCF, dans laquelle la direction du parti s'est déclarée "perplexe" face à l'entrée des troupes des pays du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie après les événements de Prague. Elle soutenait l'Union soviétique et pensait qu'il était impossible de laver le linge sale en public et de montrer le désaccord de classe ennemi dans ses rangs. Pour elle, le précédent tchécoslovaque était très dangereux. Elle n'était pas enthousiasmée par l'entrée de troupes, la considérant comme un événement tragique, mais tout d'abord elle se demandait comment il aurait pu arriver que Dubcek avec ses thèses soit sur la crête de la vague, et croyait qu'à certains stades les mécanismes de défense ne fonctionne pas. Elle était contre le révisionnisme.

    Nous ne devons pas oublier qu'à cette époque, les femmes des pays occidentaux devaient lutter dur pour leurs droits. Jeannette Vermersh était un symbole du mouvement des femmes en France.

    - En 1976, après le XXIIe Congrès du PCF, vous vous êtes retiré des activités du parti pendant un certain temps, car vous pensiez que le rejet du principe de la dictature du prolétariat porterait un coup aux fondations du parti ...

    - Même au XVIIe Congrès du PCF, une discussion sur l'expression «dictature du prolétariat» a éclaté. Mère a alors suggéré de remplacer le concept de «dictature du prolétariat» par «démocratie ouvrière», car certains membres du Politburo doutaient de l'attrait du mot «dictature» pour de larges couches de la population. C'était l'après-guerre ... Au congrès, mon père s'est opposé à elle en disant: «Camarade Jeanette, d'un côté, nous avons raison, nous ne sommes pas pour la dictature - c'est un concept négatif, mais nous sommes pour la dictature du prolétariat en réponse à la dictature de la bourgeoisie, car il n'y a pas d'autre moyen de la briser ». Et il a expliqué que l'État est déjà une dictature, qu'en évitant ce mot, nous fermons les yeux sur l'essence de ce phénomène et sur la nécessité de sa transformation socialiste ultérieure. Le principe de la dictature du prolétariat et la phrase ont été abandonnés. Et lorsque la dictature du prolétariat a été abandonnée en 1974, il s'agissait d'autre chose: Georges Marchais a non seulement supprimé le mot «dictature», mais a aussi abandonné le principe même de comprendre l'État bourgeois comme un exposant des intérêts de classe et de la nécessité de casse le. En conséquence, pendant plusieurs années consécutives, j'ai été non partisan.

    La dictature du prolétariat est l'un des éléments clés de notre théorie, c'est-à-dire marxiste-léniniste. L'État lui-même n'est pas neutre, il n'agit pas en tant qu'arbitre, c'est une utopie, il reflète toujours le pouvoir d'une classe.

    - Liez-vous les problèmes auxquels le PCF a été confronté au cours des 20 à 30 dernières années avec la tactique de l '«eurocommunisme» ou avec la destruction de l'Union soviétique?

    - Tout est interconnecté. En France et dans les pays occidentaux, une pression idéologique très forte est exercée par les médias et la publicité ... Dans le même temps, une image négative des communistes se crée. Nous avons été et restons l'ennemi numéro un de la classe dirigeante. Cela vaut la peine de dire que vous êtes communiste et que vous serez attaqué et accusé d'être contre la liberté du peuple, pour le goulag, etc. Bien que ces astuces ne fonctionnent plus comme avant, les jeunes n'y succombent plus. Mais au cours de ces années, cela a fonctionné. Et le parti, au lieu de se battre et de prouver son innocence, s'est justifié, a abandonné les positions les unes après les autres pour plaire à «l'opinion publique». Cela a conduit à son effondrement.

    Le déclin du PCF a commencé avant l'effondrement de l'URSS, ce processus se déroulait partout: la pression externe augmentait, en même temps, le révisionnisme interne grandissait. Cela s'est produit dans le PCUS lui-même. Vous comprenez, lorsque le secrétaire général du Comité central du PCUS veut rencontrer Bush père pour négocier sur la prévention de la guerre nucléaire, c'est nécessaire pour préserver la paix. Mais quand le secrétaire général dit que le président des États-Unis est son ami et qu'ils ont de l'amour (rires), alors c'est une question complètement différente. Il est clair que les politiciens sont aussi des personnes, et le même Bush père ou Nixon peut sembler être de bonnes personnes, mais nous ne devons pas oublier le genre de système qu'ils représentent, mais ils l'ont oublié.

    - Avez-vous des espoirs pour la restauration de l'ancien pouvoir du PCF?

    - Je suis optimiste. Je n'aime pas le mot espoir. J'ai la volonté, et le pays a les conditions appropriées, la France a besoin de communistes. Notre secrétaire national, Fabien Roussel, est occupé par une entreprise vaste et complexe.

    La crise actuelle prouve que le système capitaliste ne peut pas faire face au développement des événements. Quand il n'y a pas assez de doses de vaccin parce que la firme pharmaceutique produit moins pour gonfler le prix du marché, alors le système capitaliste est évidemment anti-humain. En Russie, vous avez vous-même vu ces «miracles du marché».

    Le capitalisme ne donne absolument rien à l'humanité. Le fait que les fabricants de vaccins fabriquent des milliards à partir de vaccins, en limitant l'accès et en mettant en danger la santé publique, a donné à beaucoup une idée de la vraie nature du système capitaliste. Mais en même temps, de nombreuses personnes qui comprennent l'inutilité des relations capitalistes ne sont pas encore prêtes à rejoindre notre parti. D'autres critiques du mode de vie capitaliste ne critiquent pas le système social, mais ses lacunes. Ils voudraient «humaniser» le système capitaliste, mais c'est impossible.

    Bien sûr, nous souffrons beaucoup de l'absence de l'URSS, de l'Organisation du Pacte de Varsovie, du CAEM, qui nous a servi de puissant soutien, de phare ... Jusqu'à la disparition de l'URSS, son projet était une révolution mondiale. L'Union soviétique s'est construite sur cette idée, sur la solidarité des travailleurs. Il suffit de citer l'exemple du soutien soviétique apporté aux communistes d'Espagne pendant la guerre civile et aux combattants pour l'indépendance de l'Algérie ... Qui a sorti les blessés algériens? Personne n'a jamais écrit à ce sujet. Le bateau à vapeur sur lequel j'ai servi les a emmenés en Union soviétique pour y être soignés ... Qui a soutenu Cuba? Les missiles à Cuba ont défendu Cuba en premier lieu, et le refus de déployer des missiles n'était pas une perte, mais une condition qu'en échange, les Américains retireraient leurs mains de l'île. Et s'ils avaient touché Cuba, alors des sous-marins auraient navigué et des missiles auraient volé ... Il était impossible de plaisanter avec l'un ou l'autre de l'Union soviétique, ni avec les pays frères. Et c'était là la grande force des opposants à l'impérialisme.

    Et comment l'URSS a soutenu le Vietnam! Nous, communistes français, avons collecté des fonds pour l'aide humanitaire et avons chargé deux bateaux à vapeur. Et combien de navires pour aider le Vietnam ont été envoyés chaque semaine depuis les ports d'Odessa, Vladivostok et Leningrad? Quand j'ai été soigné à Moscou à l'hôpital clinique central - c'était à l'époque du pouvoir soviétique - des partisans d'Amérique du Sud, d'Afrique étaient traités avec moi ... L'URSS a aidé tous les mouvements progressistes et tous les pays gratuitement. Si l'Union soviétique avait un intérêt national, dont les Russes sont souvent accusés, elle aidait l'humanité.

    - Jusqu'en 1992, vous avez participé à la Société d'amitié France-URSS, et en 1992, lorsque l'URSS s'est effondrée, vous êtes devenu l'un des fondateurs de la Société des amis du peuple de Russie. Qu'est-ce qui vous relie à la Russie?

    - La Société d'amitié France-URSS était très forte. Le Havre comptait à lui seul plus de 500 membres de la communauté. Notre section était dirigée par le professeur d'anglais Jean Justiniani, qui n'était pas membre du FKP, mais sympathisait avec nous. Il adorait l'Union soviétique, et nous avions des liens très étroits: Le Havre est la ville sœur de Léningrad, nous n'avons pas passé une journée dans le port sans que les navires soviétiques y accostent. Nous avons tenu des réunions avec la population, fait du porte-à-porte et organisé des matchs de football.

    J'ai beaucoup d'amis en Russie, y compris parmi les anciens marins. Beaucoup d'entre eux vivent à Leningrad. Il est plus difficile de maintenir des contacts avec mes camarades qui ont servi dans la Black Sea Shipping Company - après les événements ukrainiens, nous nous voyons à peine. J'ai des amis géographes, enfin, et d'autres gens du Pays des Soviets, avec qui la vie m'a rapproché ...

    Je suis très curieux d'observer le développement de la Russie. En tant que géographe, la règle m'est chère: «Montre-moi comment tu as organisé ton territoire, et je te dirai qui tu es». Cela implique de comprendre la société en termes d'espace qu'elle crée. Mon fils est aussi géographe, et quand il vient de commencer ses études, nous sommes allés en Union soviétique, à Leningrad. Et il m'a demandé: «Où sont les régions bourgeoises ici? Où vivent les ouvriers? " Cette division n'existait pas. Dans le quartier universitaire de Moscou, l'académicien de l'Académie des sciences de l'URSS et la femme de ménage qui y travaillait ont reçu des appartements dans le même bâtiment. C'était l'un des principes du socialisme. Mais maintenant, la situation est différente: les gens ordinaires sont lentement éloignés du centre-ville, il y a une stratification sociale des villes - la société n'est plus la même. Mais il y a aussi des processus inverses, il y a de la nostalgie pour l'Union soviétique. Au cours des années du pouvoir soviétique, un autre type de relations humaines s'est développé, après tout, la révolution a à un moment détruit la conscience bourgeoise. Et le capitalisme déforme la conscience.

    - Votre père a pu se rassembler autour de lui et de l'avant-garde de l'intelligentsia française: Pablo Picasso, Fernand Léger, Louis Aragon étaient des membres actifs du PCF. Comment avez-vous obtenu leur soutien?

    - Le processus révolutionnaire affecte toutes les sphères de l'activité humaine. L'événement principal qui a déterminé le cours du XXe siècle a été la Grande Révolution socialiste d'octobre. C'est elle qui a conduit à l'essor de la littérature, de l'art, du cinéma, du théâtre, de l'architecture. Elle a ouvert un nouveau monde. Cela se reflétait à Paris, qui était alors la capitale des arts. Les forces progressistes ont vu l'avenir dans le communisme, dans la Troisième Internationale. La sympathie pour l'URSS les a conduits aux rangs du PCF. Henri Barbusse, Romain Rolland a soutenu ce mouvement. Mon père a compris l'importance de l'art dans la promotion des idées communistes. Louis Aragon et son épouse Elsa Triolet, sœur de Lily Brik, ont joué un rôle très important dans l'établissement de liens culturels. Mayakovsky et Chostakovich ont eu une énorme influence sur Aragon et Picasso, et Eisenstein a transformé la vision de l'art dans les pays occidentaux avec son cinéma.

    - Mais il est également intéressant que Thorez et Aragon, qui était à la tête de la section intellectuelle du PCF, se soient battus contre les tendances petites-bourgeoises dans l'art et la littérature. Leurs adversaires à l'époque étaient les notoires Simone Beauvoir et Jean-Paul Sartre, que Thorez accusait d'individualisme.

    - Ces dirigeants ont choisi une position qui leur convient: critiquer la société capitaliste, les traditions bourgeoises et en même temps être anticommunistes. Lorsque la révolution a eu lieu à Cuba, leur entreprise a soutenu ce processus, et quand la question s'est posée de construire le socialisme là-bas et de résoudre des problèmes spécifiques, ils ont fui. C'est un départ purement individualiste de la réalité. Pour mes parents, il n'y avait pas de pire malédiction que «petit-bourgeois», «philistin». L'intelligentsia petite-bourgeoise bloque le développement social.

    - Que faut-il faire par le PCF pour rétablir des liens étroits avec la classe ouvrière, pour confirmer le statut de son avant-garde?

    - Réorganiser les entreprises sur lesquelles travaille actuellement le FKP. C'est un long processus, mais si nous nous en retirons, nous n'obtiendrons rien ...

    Et un retour au centralisme démocratique est également nécessaire. Le parti doit agir comme une seule personne. Et si nous avons commis une erreur, nous devons dire que nous nous sommes trompés. Il est clair qu'il devrait y avoir des discussions internes au parti, elles enrichissent. Mais si la décision est prise, alors tout le monde doit s'y conformer, sinon nous ne sommes pas un parti communiste. Les travailleurs nous faisaient confiance parce que nous appuyions nos revendications par des actions concrètes.

    Au Havre, par exemple, nous nous opposons à l'examen de plusieurs projets de résolution alternatifs de congrès. Il ne devrait y avoir qu’un seul projet de résolution: nous pouvons en débattre et l’enrichir collectivement. S'il y a différentes factions dans un parti, alors ce n'est pas un parti communiste. Les décisions doivent être prises ensemble, en une seule unité. C'est du centralisme démocratique. Et chaque communiste devrait sentir qu'il ne distribue pas seulement des tracts et colle des affiches, mais qu'il fait partie du cerveau collectif du parti, qu'il fait partie d'un tout unique - notre mouvement en avant.

    La Pravda
     
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  • A l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, revenons sur l’une des figures méconnues de la Commune, Raoul Rigault

    Les communistes tiennent aujourd’hui pour acquis qu’un des grands mérites des bolcheviks russes réside dans le fait d’avoir attribué  au pouvoir du prolétariat qui se consolidait alors, tous les moyens extraordinaires pour combattre efficacement les forces de la contre-révolution, au moment où les ennemis de l’intérieur et les forces armées de quatorze pays impérialistes étrangers assaillaient sans répit la toute jeune République soviétique. En somme, d’avoir incarné pratiquement la dictature du prolétariat en acte, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité,  lorsque celle-ci ne recule pas devant les conséquences que lui commandent l’ et le chaos du moment.

    C’est dans cette optique que nait, le 20 décembre 1917, à l’initiative du Soviet des Commissaires du peuple, la police politique révolutionnaire, dite Tchéka. Dirigée par Félix Dzerjinski dit Félix « de Fer », elle est destinée à opposer aux agitateurs contre-révolutionnaires de l’intérieur et aux responsables des innombrables actes de sabotage toute la puissance du nouvel Etat prolétarien. Lorsque la contre-révolution et les restaurateurs de l’ordre ancien des privilèges travaillent activement et avec toutes leurs ressources à la faillite de la révolution, retenir ses coups  devient un crime, qui menace de faire s’effondrer la totalité de l’édifice révolutionnaire encore mal assuré sur ses bases. Dans de telles conditions, où la lutte des classes devient guerre ouverte et guerre civile, faire preuve de retenue et de pusillanimité face à une réponse pourtant nécessaire est un luxe que les révolutionnaires ne peuvent de toute évidence pas se permettre. Une telle exigence de fermeté ne relève en rien d’un goût suspect pour la violence, mais s’impose pour ainsi dire logiquement à partir du témoignage des nombreuses expériences historiques où la classe laborieuse s’est heurtée à la répression sanglante – et dépourvue de toute pitié, elle – de ses exploiteurs.

    Dans les Principes du communisme, Engels répondait déjà à la question de savoir si la propriété privée des moyens de production pouvait être abolie de manière pacifique en ces termes :

    « Il serait souhaitable qu’il pût en être ainsi, et les communistes seraient certainement les derniers à s’en plaindre. […] Mais ils voient également que le développement du prolétariat se heurte dans presque tous les pays civilisés à une répression brutale, et qu’ainsi les adversaires des communistes travaillent pour eux-mêmes de toutes leurs forces pour la révolution. Si tout cela pousse finalement le prolétariat opprimé à la révolution, nous, communistes, nous défendrons alors par l’action, aussi fermement que nous le faisons maintenant par la parole, la cause des prolétaires ».

    Engels in Principes du communisme

    Et de répéter contre les « anti-autoritaires » qui vomissent l’idée même d’une répression des agents contre-révolutionnaires, exactement même chose :

    « [Les anti-autoritaires] demandent que l’Etat politique autoritaire soit aboli d’un seul coup, avant même que ne soient supprimées les conditions sociales qui l’ont fait naître. Ils réclament que le premier acte de la révolution sociale soit l’abolition de l’autorité. Ont-ils jamais vu une révolution, ces messieurs ? Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit, c’est l’acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l’autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en est ; et le parti victorieux, s’il ne veut pas avoir combattu en vain, doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires. La Commune de Paris eût-elle pu se maintenir un seul jour si elle n’avait pas usé de l’autorité d’un peuple en armes contre la bourgeoisie ? Ne faut-il pas au contraire, la critiquer de ce qu’elle ait fait trop peu l’usage de son autorité ? » .

    Préface de Engels à La Guerre civile en France de Marx

    Que la Commune de Paris (et les 18 000 vies, civiles comprises, broyées par la fureur de la répression versaillaise sont là pour en témoigner) ait fait trop peu usage de cette « terreur armée » qu’elle était pourtant en droit d’imposer à ses ennemis, c’est précisément à ce même constat qu’en arrivèrent les bolcheviks au moment d’entreprendre leur propre révolution.  C’est cette même leçon historique qui les poussa à se donner véritablement, pour la première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier, les moyens de vaincre, par l’établissement d’une police révolutionnaire inflexible devant constituer un des bras armé de la dictature de classe.

    Le caractère encore tâtonnant et peu sûr de lui qui était celui de la Commune de Paris sur de nombreux aspects, concourait inévitablement à sa perte au moment même où les circonstances commandaient au bras « de ne pas trembler ».

    Un homme fut cependant peut-être une exception au milieu de cette expérience historique combien équivoque.

    Cet homme était Raoul Rigault. Comme tant d’autres, il demeure encore aujourd’hui un des immenses héros oubliés de la Commune de Paris.

    Haï de son vivant par la bonne société de Paris et par la bourgeoisie versaillaise victorieuse qui ne manqua d’ailleurs pas de profaner son corps encore chaud, tombé à 25 ans seulement rue Gay-Lussac d’une balle dans la tête tirée à bout portant, c’est encore son spectre que tous les petits commis de plumes de la réaction s’employèrent à conjurer avec une haine et une vigueur des plus singulières. Dans son étude de 1871 sur Les Célébrités de la Commune, l’avocat et député Jules Forni se penche sur le cas de cette « étrange et sinistre figure que celle de ce jeune homme de vingt-cinq ans pénétrant violemment et comme un furieux dans l’histoire » ; Henry Morel, auteur la même année d’un Pilori des Communeux (sous-titré Biographie des membres de la Commune, leurs antécédents, leurs mœurs, leurs caractères) évoque le souvenir d’ « un scorpion, ce Rigault, fœtus avorté de l’accouplement bizarre du serpent qui rue par colère et de l’écrevisse qui recule par ignorance ». Le romancier Jules Claretie parle quant à lui sobrement d’un « gamin haineux » tandis que toute la haine de classe d’un Emile Zola se déchaine dès lors qu’il convient de se remémorer « cet esprit détraqué, cervelle à l’envers qui, rompant d’abord avec la société par paresse et par crânerie devait fatalement devenir un fou des plus dangereux ».

    Raoul Rigaul, procureur de la Commune, chef de la préfecture de police

    Qu’avait donc fait Raoul Rigault, procureur de la Commune et jeune chef de la préfecture de police assassiné à 25 ans, pour mériter de telles paroles fleuries ?

    Précisément d’avoir senti l’impérieuse nécessité d’adopter vis-à-vis des circonstances du moment les mesures autoritaires exceptionnelles, face auxquelles presque tous les chefs communalistes se trouvaient reculer, par républicanisme bourgeois, respect du formalisme juridique, ou sentimentalité morale et politique. En somme, d’avoir incarné une esquisse française, passagère et fugace, de ce que représentera plus tard Félix Dzerjinski, le « solide jacobin prolétarien » dont parlait Lénine. Et tous ceux à venir qui inscriront leurs pas dans les glorieux sillons de ces serviteurs du prolétariat ne devront pas attendre de la part de leurs ennemis des paroles plus feutrées.

    Tout dans la trajectoire politique de Rigault concourut au rôle exceptionnel et proto-bolchevik qu’il incarna durant la Commune de Paris. Doté d’une intelligence et d’une vivacité rares, bachelier ès lettres et ès sciences à 16 ans seulement, Rigault, qui survit modestement grâce aux cours particuliers de mathématiques qu’il dispense, fréquente d’abord les cercles étudiants et littéraires. Il y côtoie des artistes comme Jules Vallès, Barbey d’Aurevilly, Gustave Courbet ou encore Paul Verlaine. Proche des milieux hébertistes, il se lance à corps perdu dans l’agitation politique et dans l’organisation des milieux révolutionnaires, afin d’assurer la liaison entre les milieux ouvriers et étudiants qui se côtoient à l’époque au boulevard Saint-Michel.

    Il intègre à partir de 1865 les milieux regroupés autour « du Vieux » Blanqui, intensifiant une activité de propagandiste et d’organisateur hors pair qui ne faiblira pas jusqu’au soulèvement communaliste de 1871. De 1866 à 1870, Rigault effectue une dizaine de séjour en prison pour des motifs politiques, dus à sa qualité de journaliste et de rédacteur, notamment dans le journal athée et matérialiste Le Démocrite.

    C’est durant cette période que Rigault se spécialise dans une activité qui aura une grande importance dans le rôle qu’il endossera durant la période de la Commune.

    En effet, en 1866 éclate l’affaire dite « de la Renaissance » : la totalité de l’état-major blanquiste, dont fait partie Rigault, est arrêtée suite à une descente de police impériale au Café de la Renaissance qui tenait lieu de place de réunion.

    Cette affaire jette une lumière crue sur un phénomène caractéristique du Second Empire : les milieux républicains, de gauche et d’extrême-gauche, sont à cette époque totalement contrôlés et infiltrés par la police impériale, qui dispose d’une quantité faramineuse de « mouchards » qui vont parfois jusqu’à occuper des postes clés dans les rédactions de journaux républicains, dans les clubs révolutionnaires, et même dans l’Internationale.

    Cette activité méthodique de noyautage des milieux de la gauche révolutionnaire était un phénomène absolument massif, dirigé et organisé par Antoine Claude, chef de la police politique impériale, qui ira jusqu’à affirmer plus tard (et c’est à peine exagéré) que « la moitié de Paris espionnait l’autre ».

    Suite à l’affaire de la Renaissance, Raoul Rigault propose alors l’idée d’une contre-police, chargée de traquer et de débusquer les mouchards de Claude afin de protéger la sécurité interne des organisations blanquistes. En seulement deux ans, Rigault met sur pied un système monumental de classification et de recension de tous les espions de la police politique, issu d’un patient travail de filature et d’enquête. Le parti blanquiste devient alors, de par le travail de purge effectué par Rigault et ses espions, la seule et unique organisation politique à échapper aux infiltrations policières, contrastant ainsi avec le reste des milieux révolutionnaires qui en restaient truffés.

    Le jour de la proclamation de la République, le 4 septembre 1870 suite au « désastre de Sedan », Rigault ne manque pas de mettre à son expérience d’espionnage et de contre-police acquise dans son activité de chef blanquiste.

    Profitant du chaos général, il s’installe de son propre chef, non sans quelques protestations de la part du nouveau personnel politique, dans le bureau de l’ancien chef de la sûreté impériale. Il concentre entre ses mains, pour quelques jours, toutes les ressources de la préfecture de police, et s’entoure d’une équipe principalement blanquiste – du moins de ceux qui, encore à l’époque, ne croupissaient pas en prison. Jouissant à présent d’un accès intégral aux dossiers de la police, Rigault poursuit méthodiquement durant cette période son travail d’enquête : il y complète son système de recension des mouchards et des agents de la restauration impériale, catalogue au passage quelques informations sur la compromissions d’un certain nombre de députés, y compris républicains. Peu après, il est sommé de se retirer de son poste.

    Doté d’un véritable sens moral, qu’il conservera pendant la période de la Commune, Rigault se refusera toujours à communiquer aux journalistes des informations sur les contre-révolutionnaires dès lors que celles-ci ne compromettent nullement la sécurité de l’Etat. Au Journal officiel de la Commune, il va jusqu’à faire annoncer qu’il ne tiendra aucun compte et sous aucun prétexte des dénonciations anonymes, qu’il considèrera toujours comme susceptibles d’émaner de rancœurs personnelles et mesquines plutôt que d’un intérêt véritable pour la défense publique.

    C’est à partir de l’insurrection communaliste de 1871 que son activité au sein de la Préfecture de police prendra un tournant éminemment révolutionnaire. Dès le 18 mars, premier jour de l’insurrection, Rigault marche sur la Préfecture et s’en empare de nouveau. Il s’y fera déléguer officiellement deux jours plus tard par le Comité central de la Commune.

    Une fois en place, sa première mesure consiste à libérer sur le champ tous les politiques que le pouvoir de la Commune est en mesure de relâcher, parmi lesquels de nombreux blanquistes expérimentés et révolutionnaires professionnels – Blanqui demeurant cependant toujours aux mains des Versaillais.

    On aurait tort de penser qu’une telle mesure faisait l’unanimité, même durant la Commune, qui conservait en son sein d’indéniables éléments petits-bourgeois empreints de légalisme et de conservatisme. La libération des prisonniers politique voulue par Rigault lui valut même la visite du directeur régulier de la prison, un certain Coré, venu protester face au chef de la préfecture de police contre une telle décision. Rigault le reçu bien : il le fit directement escorter sous garde policière à la prison,  où celui-ci trouva demeure dans la cellule n°182. On remplaça l’ancien-directeur régulier par un nouveau, Garreau, ouvrier serrurier de 20 ans, qui connaissait bien l’endroit pour y avoir séjourné pendant quatre années auparavant.

    Alors que se lèvent contre lui, sur sa gauche, les hurlements des « anti-autoritaires » évoqués par Engels, qui réclament alors l’abolition immédiate de toute police et de toute autorité publique, le grand mérite de Rigault sera de ne prêter aucune attention à cette logorrhée utopiste. Son activité antérieure ne lui a appris que trop bien la nécessité vitale d’une police politique inflexible et d’un service de renseignement opérationnel en des temps d’affrontement ouvert avec la contre-révolution. Cette dernière en effet ne se trouve reculer devant aucune bassesse et déploie partout activement ses courroies de transmission et ses infiltrés.

    A l’heure où les Versaillais attaquent et harcèlent de plus en plus violemment les lignes communardes, Rigault fait adopter la suspension de tous les journaux et publications qui font la propagande ouverte de la réaction. Lorsque le « Décret des otages » est voté à l’unanimité en , en réaction à une défaite sanglante infligée par l’armée versaillaise qui se livre à des exécutions sommaires de communards, c’est encore lui qui organisa la chasse aux otages et aux suspects grâce à ses connaissances accumulées.

    Le 2 mai, il vote pour un Comité de Salut Public contre les lenteurs et les insuffisances de l’administration collégiale.

    Alors que certaines compagnies de chemins de fer se refusent à payer les redevances dues à la Commune, Rigault n’hésite pas à mettre sur pied, en sa qualité de préfet de police, un véritable commando chargé d’extorquer à ces compagnies l’argent qu’elles doivent à la nouvelle autorité.

    Plus impressionnant encore, et si l’on en croit l’étude de Luc Willette[1], Rigault fut certainement le seul à comprendre pendant la courte existence de la Commune de Paris l’importance d’un contrôle populaire intégral sur les établissements bancaires.

    Dans cette logique de contrôle prolétarien des établissements bancaires, Rigault se démarque du caractère timoré de la plupart des autres élus de la Commune : c’est encore lui qui réquisitionne sans ménagement aucun la Caisse des dépôts et consignations.

    On sait qu’en 1881, un des principaux reproches formulés par Marx dans la Guerre Civile en France sur le caractère imparfaitement socialiste de la Commune de Paris concernait l’incapacité des communards à s’être emparés de la Banque de France, en raison d’un esprit encore trop imprégné de légalisme. Au moment où la question de la prise de contrôle populaire des banques s’est posée, le prolétariat parisien a reculé d’effroi, pris d’une soudaine terreur sacrée devant les grilles de la Banque de France.

    Ainsi, selon Marx : « Outre qu’elle fut simplement le soulèvement d’une ville dans des circonstances exceptionnelles, la majorité de la Commune n’était nullement socialiste et ne pouvait l’être. Avec un tout petit peu de bon sens, elle eût cependant pu obtenir de Versailles un compromis favorable à toute la masse du peuple – seul objectif réalisable à l’époque. À elle seule, la réquisition de la Banque de France eût mis un terme aux rodomontades versaillaises ».

    Dans son Histoire de la Commune parue en 1876, Prosper Olivier Lissagaray note que « toutes les insurrections sérieuses ont débuté par saisir le nerf de l’ennemi, la caisse. La Commune est la seule qui ait refusé. Elle abolit le budget des cultes qui était à Versailles et resta en extase devant la caisse de la haute bourgeoisie qu’elle avait sous la main. »

    Or, c’est un fait remarquable que Raoul Rigault, loin de se perdre dans une telle « extase » respectueuse de la « caisse de la haute bourgeoisie », fut effectivement le seul à prendre les devants en vue d’une une telle réquisition, puisque c’est encore de lui qu’émana l’unique ordre de s’en saisir.

    Son principal tort, comme le note Willette, tient principalement dans le fait d’avoir délégué une telle opération au lieu de s’en être chargé lui-même. En effet, Rigault avait confié la réquisition de la Banque de France à un certain Le Moussu, alors graveur-mécanicien devenu commissaire de police. Le bataillon de Le Moussu fut stoppé net devant la Banque de France par un bataillon de « l’ordre » qui comptait à sa tête Charles Beslay, doyen d’âge de la Commune, membre de la Commission des Finances et délégué auprès de la Banque de France. Le Moussu ne donna pas contre Beslay l’ordre de passer en force.

    Le cas de Beslay était pourtant hautement suspect, et représentait à lui seul tout ce contre quoi Rigault s’était évertué à lutter dans son combat visant à démasquer les personnages louches et équivoques. Beslay cumulait en effet le « beau » palmarès d’avoir été député rallié au général Cavaignac au moment du massacre des ouvriers durant les journées de juin 1848, financier raté aux idées proudhoniennes, et malgré tout membre de l’Internationale. Durant la Semaine sanglante, ce douteux personnage quitte tranquillement Paris, protégé par un passeport signé de Thiers en personne et trouve refuge en Suisse. Il y mourra de ses vieux jours, totalement blanchi par le conseil de guerre de décembre 1872 qui, à son encontre, délivre un non-lieu.

    L’existence même d’un individu aussi double et opportuniste que Beslay, et le rôle catastrophique qu’il joua dans la défaite de la Commune alors même qu’il se trouvait y occuper un des plus haut poste de responsabilité, valide du même coup tout le bien-fondé de l’ardeur de Raoul Rigault dans sa volonté de mettre en place une véritable police politique prolétarienne chargé de purger le camp révolutionnaire de ses éléments les plus félons. 

    Aussi pensons-nous que le rapprochement avec Dzerjinski s’impose de lui-même. Rigault aura bien incarné, durant sa courte vie et tout le long de cette expérience révolutionnaire plus brève encore que fut la Commune, le bras armé authentique propre à une direction prolétarienne digne de ce nom, nécessairement inflexible si l’on veut donner à la construction socialiste un caractère inexpugnable. 

    La police révolutionnaire se caractérise d’abord par la subordination temporaire des questions tenant au légalisme pur à la question de la sauvegarde et de la protection de la révolution. C’est en ce sens que le jeune procureur Rigault s’exclamait, à juste titre: « « Je ne fais pas la justice, je fais la révolution ». De telles paroles font immédiatement écho à celles, toutes aussi limpides, de Félix Dzerjinski, lorsqu’il se trouva exposer son crédo lors d’une réunion du Conseil des commissaires du peuple au début du mois de décembre 1917 : « Ne croyez pas que je cherche des formes pour une justice révolutionnaire ; actuellement, nous n’avons pas besoin de justice. Aujourd’hui, nous sommes engagés dans un corps à corps, une lutte à mort, jusqu’au bout ! Je propose, j’exige l’organisation d’une répression révolutionnaire des agents de la contre-révolution. »

    Dire que « actuellement [alors que la révolution est aux prises ouvertes avec la réaction et n’est pas stabilisée], nous n’avons pas besoin de justice » signifie que dans ce contexte précis, on se trouve hors droit. Il ne s’agit évidemment pas de dire que le commissaire ou que le procureur révolutionnaire n’agissent pas avec justice, que la justice ne doit pas guider leurs actes : car il est juste que les exploités triomphent et que les exploiteurs soient tenus en respect. Mais c’est un fait non moins essentiel que cette justice s’exerce temporairement hors de tout cadre juridique. Il ne s’agit pas, en ce sens, d’une justice institutionnalisée justement parce qu’on ne peut pas se permettre, à ce moment précis, de procéder selon un cadre juridique normalisé. C’est par exemple un principe essentiel du droit que de déclarer irrecevable toute arrestation et toute condamnation prononcée avant même que le crime en question soit perpétué. Or, dans un contexte immédiatement révolutionnaire, il est évident qu’attendre que le crime soit perpétué peut avoir des conséquences désastreuses et absolument irrécupérables : doit-on donc laisser se réaliser le crime ? La « justice » révolutionnaire, car il s’agit bien, en un certain sens, d’une « justice », qui a ses représentants, ses exécutants, ses institutions, si sommaires et temporaires soit-elles, et ses tribunaux, soit exceptionnels soient-ils, suspend pour un temps, et pour un temps seulement qui constitue une période d’exception, la « normalité » du formalisme juridique, qui devra être rétabli ensuite dans ses droits et dans sa force.

    Telle est la leçon de toutes les révolutions passées, et c’est sur de tels principes que le jeune procureur de la Commune basa l’essentiel de sa pratique.

    Aussi la bonne société bourgeoise rentrée à nouveau dans Paris, se livrant sans relâche à l’exorcisation de tous les spectres communards qui avaient peuplés ses pires cauchemars,  ne se trompa-t-elle pas lorsqu’elle vit en la personne de Raoul Rigault l’incarnation véritable de son plus sûr et de son plus mortel ennemi. 

    SV pour www.initiative-communiste.fr


    [1] Luc Willette, Raoul Rigault, 25 ans, Communard, chef de police, Syros, 1984.


     

     

    source: https://www.initiative-communiste.fr/

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  • Thessalonique tente de se remémorer son important héritage juif. [Sakis Mitrolidis - AFP]

     

    Le billet d'Hervé RICOU (Asso. AvecLesGrecs56 : aveclesgrecs56@yahoo.fr)

    Merci Angélique, Thomas et Maxime pour ce reportage audio. Je me permets un petit texte d'accompagnement, tout en précisant que je ne suis pas du tout un spécialiste de ce domaine, mais un béotien un peu curieux.

    Lors de nos passages à Thessalonique, nous n'avons rien vu au premier abord du grand "passé" juif de cette grande ville. Et puis, en cherchant ce qu'il fallait visiter dans cette ville après avoir vu la tour blanche, l'arche de Galère, la Rotonde, l'église Agios Dimitrios à laquelle tu fais allusion Angélique, les restes en hauteur de l'ancienne place forte des sept tours (transformée en prison qui a servi pendant la dictature), les remparts, la statue d'Alexandre Legrand, la sculpture des parapluies en bord de mer et bien d'autres choses, le site Tripadvisor nous indique le musée juif et la statue en hommage à l'holocauste. Allons-y donc.

    Dans ce musée juif ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_juif_de_Thessalonique  ), nous avons pu suivre la visite d'un groupe. On a découvert aussi au rez de chaussée, la salle avec des grandes stèles verticales de marbre noir sur lesquelles sont gravées les 48000, oui, quarante huit mille noms des juifs de Thessalonique exterminés dans les camps de concentration nazis!

    En sortant, bien abattus, nous nous sommes approchés du bord de mer, et là, nous avons vu une sculpture ( https://goo.gl/maps/1Xc3v6gL7AC4KH6s7 ) en mémoire aux victimes de la Shoa.  Oui, une seule sculpture modeste pour le meurtre des 48000 juifs de Thessalonique!

    En fait, un touriste lambda à Thessalonique, à part la façade du musée et cette statue, dont on ne sait ce qu'elle représente que par une petite plaque, ne sait rien sur le passé juif qui s'étale sur plusieurs centenaires.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_des_Juifs_%C3%A0_Salonique

    Le livre de Victoria Hislop nous semble bien décrire la vie puis la fin dramatique de cette présence juive en Grèce https://www.babelio.com/livres/Hislop-Le-fil-des-souvenirs/480367
     

    Dans le petit musée juif de l'île de Rhodes, qui est accolé à la synagogue encore active, on retrouve cette histoire là aussi tragique avec 97% des juifs tués pendant la deuxième guerre mondiale. Ici, ce ne sont pas sur des stèles de marbre, mais sur un genre de présentoir avec des pages en métal avec environ 2000 noms des morts juifs de Rhodes gravés.  .https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_des_Juifs_%C3%A0_Rhodes

    Le musée juif d'Athènes complète cette trilogie des musées juifs en Grèce. Un panneau sinistre indique que 98% des juifs grecs ont été éliminés par la Shoa. Quand nous avons visité ce musée, la personne à l'accueil, une fois pris les tickets, nous a dit "enjoy your visit"...

    Tout ça, nous avons pu en parler à Athènes avec Angélique, Maxime et Thomas et faire un débriefing. Je ne suis donc pas surpris de ce reportage et je sais que c'est un des combats qui leur tient à cœur, la reconnaissance de la spoliation des tombes des juifs à Thessalonique et de l'oubli organisé autour de cette période.

    Comme je ne suis pas sûr que le lien wikipedia ne soit lu jusqu'au bout, je joint un copier-coller de la partie, qui je crois, amène nos amis à faire ce reportage radiophonique:
     

    "Par une chaude journée de juillet 1942, le jour du chabbat, tous les hommes de la communauté âgés de 18 à 45 ans furent rassemblés sur la place de la Liberté. Durant tout l'après-midi, on les obligea à faire des exercices physiques humiliants sous la menace des armes44. Quatre mille d'entre eux furent envoyés effectuer des travaux de voirie pour l'entreprise allemande Müller sur les routes reliant Salonique à Kateríni et Larissa, zones où sévissait le paludisme. En moins de dix semaines, 12 % d'entre eux moururent d'épuisement et de maladie. La communauté salonicienne, aidée de celle d'Athènes, parvint à réunir deux milliards sur l'énorme somme de 3,5 milliards de drachmes demandée par les Allemands pour que les travailleurs forcés soient rapatriés. Les Allemands acceptèrent de les libérer mais, en contrepartie, exigèrent à la demande des autorités grecques, l'abandon du cimetière juif de Salonique qui contenait de 300 000 à 500 000 tombes ; par sa taille et son emplacement, il avait longtemps gêné la croissance urbaine de Salonique. Les Juifs commencèrent le transfert des tombes vers deux terrains qui leur avaient été alloués en périphérie, mais les autorités municipales, prétextant la lenteur de l'opération, décidèrent de prendre les choses en main. Cinq cents ouvriers grecs payés par la municipalité se lancèrent dans la destruction des tombes. Le cimetière ne tarda pas à être transformé en une vaste carrière où Grecs et Allemands venaient chercher des pierres tombales utilisées comme matériel de construction. Sur ce site s’étend de nos jours, entre autres, l'université Aristote."

    Un jour, si je retourne à Thessalonique, j'essaierai de retrouver en regardant par terre sur la place de la belle église Agios Dimitrios (détruite par l'incendie de 1917, sauf la superbe crypte, mais reconstruite juste après) des pierres tombales récupérées dans le cimetière juif. Le site de l'université est immense et agréable avec de beaux bâtiments. Impossible de savoir qu'on marche sur l'ancien cimetière juif !

    Il semble bien que les grecs veulent oublier cette période, mais c'est comme oublier le commerce des esclaves dans des ports français, ça finit par ressurgir et beaucoup de personnes en Grèce, juifs ou non, demandent à ce que sortent de l'oubli tous les évènements qui sont considérés comme des dépossessions et comme une non reconnassance d'existence. Les efforts de mémoire sont des exercices difficiles pour tous les peuples. Il faut peut-être ne pas oublier l'état déplorable de la Grèce après le passage des armées nazies, tout ça suivi d'une guerre civile dans un pays exsangue et ravagé. La compassion dans un champ de ruine, c'est difficile?
    Ces temps-ci, on commémore en Grèce le bicentenaire de combats qui ont mené à l'indépendance. La langue et la religion sont là aussi des ciments de la nation. A l'époque, à Thessalonique et à Rhodes, d'après ce que j'ai lu, les juifs parlaient le ladino. Après la deuxième guerre mondiale, plus de ladino, plus de langue turque en Grèce.... 

    Cordialement.
    Hervé Ricou

     

    source:  https://www.rts.ch/

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  • Entrée du siège de la Banque de France, à Paris.

    Pendant les 72 jours de son existence, la Commune de Paris a négocié quelques millions de francs avec une Banque de France qui arrosait Versailles d’argent frais. Comprendre ce respect, c’est sans doute mieux comprendre la Commune et ses leçons pour aujourd’hui.

     

    C’est, depuis 150 ans, la grande question qui hante ceux que la Commune de Paris intéresse. Pourquoi ce pouvoir que Karl Marx appelait « la forme politique enfin découverte sous laquelle pouvait se mener l’émancipation économique du travail » a-t-il respecté la Banque de France, centre névralgique du capitalisme français ? Encore aujourd’hui, ce « saint respect avec lequel on s’arrêta devant les portes de la Banque de France », pour reprendre les mots de Friedrich Engels 20 ans plus tard, semble incompréhensible, tant cette institution incarnait sans doute tout ce que la Commune avait en horreur et tant le pouvoir qu’elle détenait aurait pu être décisif face à Thiers et les siens.

    Le débat continue de faire rage sur le sujet, mais il fait aujourd’hui écho à des questions plus contemporaines et sans doute faut-il donc rouvrir la question en détail. D’abord en rappelant ce qu’est alors la Banque de France. La Banque, comme on l’appelle, est l’incarnation de l’alliance entre le bonapartisme et le capitalisme. Née en 1800 comme un syndicat de banquiers ayant financé le coup d’État du 18 Brumaire, elle obtient en 1803 le monopole de la création monétaire du tout jeune « franc germinal » adossé à l’or et à l’argent. C’est une entreprise privée dont les actionnaires sont représentés par des « régents » siégeant dans un Conseil général.

    À partir de 1808, l’État nomme un gouverneur et des sous-gouverneurs pour représenter l’intérêt public. Mais douze des quinze régents qui composent le Conseil général, l’instance dirigeante sont des banquiers et des industriels. La mise en tutelle de 1808 se transforme dans les faits en collaboration fructueuse entre l’État et le secteur privé, sous Louis-Philippe et encore plus sous le Second Empire. Au fil du temps, la capacité d’escompte de la Banque de France, autrement dit d’avancer de l’argent, a pris une importance considérable, surtout depuis que, sous le second Empire et sous l’influence du saint-simonisme, le crédit vient massivement irriguer l’industrie française. La Banque, c’est le symbole de la collusion entre l’argent et le sceptre, entre le pouvoir économique et le pouvoir politique.

    On pouvait donc imaginer que la Commune, républicaine et en grande partie socialiste, n’aurait aucun respect pour une telle institution. Mais, pendant les 72 jours où elle a exercé l’autorité sur la capitale, l’hôtel de Toulouse, son siège, est resté un îlot du « vieux monde » au cœur de cette ville insurgée. Pendant un peu plus de deux mois, ceux qui n’ont pas hésité à balayer les vestiges de l’ordre ancien, à renverser la colonne Vendôme, symbole d’un bonapartisme honni, ont respecté scrupuleusement les caves de la Banque de France.

    Dès le 19 mars 1871, c’est à la demande du gouverneur, Gustave Rouland, que les deux délégués du Comité central de la Garde nationale, Eugène Varlin et François Jourde, se rendent rue de La Vrillière, au siège de la Banque de France, pour y recevoir un million de francs. Le discours du gouverneur, vieux mandarin qui a servi le roi, la République, l’Empereur et à nouveau la République, ancien procureur, puis ministre de l’instruction publique et en place à la Banque depuis 1864, est des plus suaves : la Banque ne fait pas de politique, la Ville de Paris y dispose d’un compte, on peut toujours, moyennant signature, en donner une partie. Rouland joue serré, il ne reconnaît qu’à demi la légitimité du nouveau pouvoir comme pouvoir municipal puisque c’est lui qui décide de ce qu’il attribue à la Commune comme part des 9 millions de francs que la Ville a sur son compte. Mais en lâchant un peu de lest, il ne donne aucune raison au nouveau pouvoir de s’emparer de la Banque et gagne du temps pour ensabler les caves, armer les employés et préparer sa propre fuite.

    Le million va permettre au Comité central de maintenir les services publics et l’administration dans la capitale, un tour de force. Mais le 22 mars, il faut à nouveau des fonds. Rouland, qui est en contact avec Versailles, qui, alors, compte sur la famine pour faire céder Paris, rechigne. Varlin et Jourde menacent d’envoyer la troupe et obtiennent 300 000 francs. Rouland, effrayé, rejoint Versailles et laisse l’établissement à son sous-gouverneur, le marquis Alexandre de Plœuc. Ce noble légitimiste va poursuivre la stratégie de Rouland en négociant avec le nouveau représentant de la Commune, Charles Beslay, les avances accordées au compte-gouttes aux autorités parisiennes. Une sorte d’équilibre fragile se met alors en place. Beslay tente de faire comprendre à de Plœuc que le respect de la Banque dépend de sa générosité, de Plœuc, lui, jouant un chantage à la faillite. « La Banque de France est la fortune du pays ; hors d’elle plus d’industrie, plus de commerce ; si vous la violez, tous ses billets font faillite », dira au Conseil de la Commune Beslay, en reprenant les mots du marquis.

    Ce petit jeu aura finalement permis à la Commune de disposer, selon l’économiste Éric Toussaint, qui a récemment écrit un texte complet sur le sujet sur le site du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) qu’il préside, de 16,7 millions de francs. Mais pendant ce temps, à Versailles, Rouland, ouvre les vannes et donne près de 320 millions au gouvernement de Thiers. Cette différence de un à vingt laisse songeur quand on regarde l’état des réserves. En septembre 1870, devant l’avancée allemande, 246 millions de francs d’or métallique et 300 millions de francs de billets de banque avaient été évacués de la rue de La Vrillière vers Brest. Le 18 mars, un convoi qui devait ramener 28 millions de francs-or avait été détourné à la demande de Rouland vers Toulon. Ces réserves restaient aux mains de Versailles.

    Mais il restait encore 88 millions de francs d’or métallique et 166 millions de francs de billets dans les souterrains de la Banque de France. La Commune avait pris le contrôle de l’Hôtel de la Monnaie, où Zéphirin Camélinat, qui deviendra le doyen de la Commune et dont les funérailles en 1932 furent utilisées par le PCF pour récupérer le mouvement, organisait la frappe de nouvelles pièces. Et Lissagaray indique qu’entre les valeurs diverses déposées à la Banque et les billets n’attendant que la signature, pas moins de trois milliards de francs se trouvaient à disposition des communards qui négociaient chaque semaine quelques centaines de milliers de francs…

     

    Ce qu’aurait changé le contrôle de la Banque de France

    Certes, comme l’a souligné Éric Cavaterra dans son ouvrage paru en 1998 aux éditions de l’Harmattan, La Banque de France et la Commune de Paris, la Commune n’a jamais réellement manqué de fonds. Mais il relève aussi combien les insurgés avaient mené une politique parcimonieuse. L’absence d’une telle austérité n’aurait peut-être pas pu combler les problèmes stratégiques et militaires de la Commune, elle n’aurait peut-être pas assuré sa victoire alors que les troupes allemandes campaient encore à proximité. Mais disposer de davantage de fonds aurait sans doute ouvert de nouvelles possibilités à l’Hôtel de Ville, notamment dans le domaine des politiques sociales et des expérimentations économiques.

    La Commune aurait pu agir au-delà de la simple ville assiégée et joué ce que Marx attendait d’elle : un rôle d’exemple pour une province endormie par les discours de la propagande versaillaise. Dotée de moyens considérables, la Commune pouvait construire une vraie économie politique dont on ne voit, au cours de son histoire, que des bribes. L’économie parisienne, fondée sur l’industrie du luxe et de la construction, était à reconstruire en fonction de besoins ignorés, ceux de ses habitants. Agissant concrètement, la Commune aurait eu à proposer à la France autre chose que l’image d’une ville démunie et assiégée. Et Paris aurait eu les moyens non seulement de combattre la propagande versaillaise, mais aussi d’apporter un soutien actif et concret aux Communes régionales de mars. Tout cela aurait pu changer entièrement le cours de la guerre civile.

    En réalité, une Commune se saisissant de ces trois milliards de francs, soit dix fois ce que Rouland a accordé à Versailles, changeait inévitablement tout. Une Commune plus riche, et plus riche de l’argent des capitalistes français, n’aurait pu que modifier en sa faveur l’équilibre des pouvoirs. Non seulement elle disposait de moyens concrets, mais elle faisait, en définitive, dépendre de son bon vouloir la valeur de la richesse des milieux capitalistes français. Si Versailles faisait marcher la planche à billets pour tenir le rythme, c’était pour eux la ruine assurée. Or, face à la ruine, la Commune avait une proposition alternative d’organisation sociale et économique, immédiatement disponible. Le rapport de force se renversait alors.

    Il se renversait d’autant plus que la Banque était bel et bien ce nœud central du capitalisme français. Décider de l’attribution de l’escompte, se lancer dans une nouvelle politique de crédit modifiait évidemment la structure de ce capitalisme où les « artisans » parisiens, souvent formellement des travailleurs libres, étaient en voie de prolétarisation, précisément par défaut d’accès au capital. Mais il y avait davantage. Dans les coffres de la rue de La Vrillière, il y avait certes de l’argent mais aussi des effets de commerce déposés en garantie, autrement dit des dettes privées, sans compter les dépôts des plus riches Français et les intérêts des actionnaires de la Banque... Brûler tout cela revenait à redistribuer massivement la richesse et à désorganiser entièrement le réseau commercial et financier français. C’est pourquoi la mainmise physique sur la Banque de France à Paris était centrale.

    Et c’est dans ce sens qu’il faut comprendre les reproches de Marx, Engels et Lissagaray, qui n’ont jamais défendu la prise de contrôle de la Banque pour se saisir de l’or en tant que tel, mais bien davantage pour renverser le rapport de force politique. Au reste, Friedrich Engels, dans la préface déjà citée, souligne la « faute politique » qu’a représentée ce « saint respect » : « La Banque aux mains de la Commune, cela valait mieux que dix mille otages. Cela signifiait toute la bourgeoisie française faisant pression sur le gouvernement de Versailles pour conclure la paix avec la Commune. » De même, Prosper-Olivier Lissagaray parlait des « vrais otages » que constituaient les institutions financières.

    Car en respectant cette fortune comme le demande de Plœuc, la Commune accepte de jouer un jeu où elle perd non seulement sur le plan financier, mais aussi sur le plan légal. Depuis le début de la guerre franco-allemande en juillet 1870 et pour bloquer les retraits d’or, il y a cours forcé des billets de banque. Autrement dit, le numéraire n’est plus convertible en métal précieux. Cette méthode avait été inaugurée entre 1848 et 1850 pour faire face à la crise qui avait suivi la révolution de 1848.

    La conséquence, c’est que la Banque doit fournir à l’État les moyens qu’il lui demande dans le cadre d’un plafond déterminé à l’avance, mais qui, selon les circonstances, peut évoluer. Autrement dit, la Banque a toute latitude pour financer l’État qu’elle juge légitime, celui de Versailles. La légalité que la Commune n’a eu de cesse de respecter était celle qui, nécessairement, donnait à son adversaire les moyens de l’écraser puisque, pour la Banque, la Commune n’était, au mieux, qu’un pouvoir municipal de fait.

    Pour Alexandre de Plœuc, tenir ce cadre était donc essentiel pour permettre à son gouverneur de financer l’armée de Versailles et écraser les tentatives de Communes régionales. C’est dans ce déséquilibre stratégique que le respect de la Banque de France peut paraître a priori difficilement compréhensible.

    C’est pourtant une réalité. La Commune constituée par les élections du 26 mars se contenta de nommer, sur la proposition de de Plœuc, Charles Beslay comme délégué auprès de la Banque. Lequel alla régulièrement quémander des moyens. Certes, après le 21 avril et l’intensification des combats, les relations se firent plus tendues. Le 12 mai 1871, il fut question d’envoyer des bataillons devant la Banque. Mais le projet a été finalement abandonné par le Comité de salut public sur l’insistance de Jourde et de Beslay. Autrement dit, aussi habiles qu’aient été de Plœuc et Rouland, c’est bien la volonté de la Commune de ne pas forcer les portes de l’hôtel de Toulouse qui a été déterminante. Comme le souligne Éric Cavaterra dans sa notice sur le sujet publiée dans l’ouvrage collectif dirigé par Michel Cordillot, La Commune de Paris, les acteurs, l’événement, les lieux (éditions de l’Atelier), « le salut de la Banque de France tint à la fois des conceptions politiques du moment et des circonstances […] plus que de sa propre capacité à résister ».

    Comment comprendre alors ce « saint respect » sans tomber dans un jugement anachronique ? Plusieurs hypothèses sont possibles, et sans doute ne s’excluent-elles pas entre elles.

     

    Une Commune républicaine et municipaliste

    Une première piste concerne sans doute la présence des troupes allemandes en France. La menace de voir l’alliance entre Versailles et Berlin se concrétiser militairement pèse sur toute l’histoire militaire de la Commune. Le traité préliminaire de paix signé le 26 février 1871 établissait déjà les grandes lignes du traité de paix de Francfort du 10 mai : cession des trois départements d’Alsace-Moselle et paiement d’une indemnité de 5 milliards de francs-or pour obtenir la fin de l’occupation. En attendant, il fallait payer les frais de ladite occupation. Certes, les Parisiens ont toujours été de farouches adversaires de cette paix et de ses conditions.

    Otto von Bismarck, chancelier d’Allemagne en 1871. © copie d’écran @Wikipedia Otto von Bismarck, chancelier d’Allemagne en 1871. © copie d’écran @Wikipedia

    Mais ils doivent prendre en compte un élément clé : en prenant le contrôle de la Banque de France, la Commune venait obérer la capacité de la France de payer le Reich. Dès lors, elle donnait à Bismarck l’opportunité d’intervenir. Ce calcul est rarement présenté tel quel, mais ne faut-il pas entendre dans ce sens l’argument de Beslay qui faisait de la défense de la Banque une condition de la défense de la Commune. Beaucoup ont pu aussi penser que donner à Bismarck l’occasion d’intervenir était donner le coup de grâce à une République fragile. Comme en 1815, et avec l’appui cette fois d’une assemblée élue, l’Allemagne conservatrice n’aurait-elle pas été tentée de placer un prince sur le trône de France comme gage de l’obéissance du pays au nouvel ordre européen ?

    Sans doute était-ce là, en partie, une illusion, car, comme le rappelle Éric Toussaint, Bismarck voyait dans la Commune, de toute façon, un danger et un obstacle. Aussi accorda-t-il des délais et des moyens suffisants à Thiers pour organiser une armée destinée à écraser Paris. Au reste, cette guerre contre Paris déclenchée par le coup de force du 18 mars peut aussi être lue comme une volonté de discipliner un peuple qui rechignait à payer le prix de cette paix. Dans un billet de son blog tenu sur Mediapart, Vingtras rappelle que Thiers s’est laissé convaincre d’aller saisir les canons de la Garde nationale parce que cette dernière représentait une charge considérable pour le budget national, « de 600 à 700 000 francs par jour », avançait le député Jules de Lasteyrie.

    La Commune était donc aussi un problème financier. Mais dans ce respect de la Banque, il faut sans doute avant tout voir un respect du niveau auquel beaucoup de Communards identifiaient leur mouvement, le niveau municipal. La Commune était un pouvoir parisien. Elle pouvait certes prétendre agir vis-à-vis de la Banque de France comme tel et donc avoir accès aux comptes de la Ville et à l’escompte que pouvait attendre une capitale. Mais aller plus loin, c’était voler la France. Comment prétendre construire une nouvelle République fédérative, reposant sur la liberté des communes et la fraternité, en commençant par un tel coup de force ? Comment attirer à soi les régions si l’on mettait la main sur la « fortune du pays », comme disait Plœuc ?

    Dans son ouvrage récent, La Commune au présent (La Découverte), l’historienne Ludivine Bantigny résume parfaitement cet état d’esprit qui est au cœur de la pensée communarde : « À vos yeux, cette banque est la Banque de France et vous, vous n’êtes que Paris. Votre révolution est communale et ne prétend pas se substituer au pays. C’est cela aussi la démocratie. Or c’est votre grand souhait : la démocratie vraie. Fracturer les coffres sans en avoir le mandat pourrait briser la confiance et la légitimité que le peuple vous accorde. Vous ne voulez pas passer pour des bandits. Vous entendez aussi montrer aux autres villes et au reste du pays la dignité de cette révolution. »

    Une anecdote vient illustrer ce propos. Le 19 mars, Varlin et Jourde vont au ministère des finances, rue de Rivoli. L’immeuble est évidemment abandonné par le ministre, mais on leur remet un coffre contenant 4,6 millions de francs. Problème : il y a une serrure et la clé est à Versailles avec le ministre. « Les délégués ne voulurent pas forcer les serrures », indique Lissagaray. Et ils se retirèrent. Un tel légalisme ne peut se comprendre que par la volonté de ne pas « passer pour des bandits ». C’est d’ailleurs une constante des insurrections parisiennes du XIXe siècle : la propriété y est globalement respectée, parce que, saisie par la révolution, elle devient commune. À charge ensuite d’en définir l’usage et la destination. Mais le pillage est toujours, sinon empêché, du moins condamné.

    Cette vision était clairement celle de la majorité des membres de la Commune. Les « jacobins » ou les « blanquistes » étaient attachés à l’unité nationale, à la « République une et indivisible ». Prendre la Banque, en fonder en quelque sorte une autre, à côté de celle de Versailles, c’était briser cette unité. Mais elle sonnait aussi particulièrement aux oreilles proudhoniennes.

    On a souvent surestimé l’influence de Pierre-Joseph Proudhon, décédé en 1865, sur la Commune. Sa pensée mutualiste commence déjà, à la fin des années 1860, à être datée et peu en accord avec l’évolution du capitalisme. Eugène Varlin, par exemple, se rapproche de plus en plus des thèses collectivistes de l’anarchisme bakouninien. Mais il n’empêche, Proudhon reste une référence pour beaucoup de ces petits producteurs parisiens qui constituent l’ossature de la Commune. Et surtout, c’est le cœur de la pensée de Charles Beslay, par ailleurs patron et spéculateur à succès (et qui connaissait personnellement de Plœuc), qui est devenu l’ami intime de Proudhon dans les années 1850.

    Or, la pensée de Proudhon est foisonnante. On peut un peu en faire ce que l’on veut. Le père de l’anarchisme français avait ainsi été un des rares à avoir réfléchi sur la monnaie et son pouvoir. En juillet 1848, il avait demandé la création d’une « banque du peuple », capable de prêter à taux nul pour transformer les masses en consommateurs. Il savait aussi combien la monnaie avait un caractère performatif pour soutenir les mutualités. Beslay qui, en tant que député républicain modéré, avait voté contre le projet de Proudhon en 1848, tenta même de créer une banque de ce type au début des années 1850, avant qu’on interdise sa banque pour… concurrence à la Banque de France.

    Mais, en réalité, Proudhon est aussi l’homme de la collaboration entre le capital et le travail, seule capable de justifier la propriété. Malgré son mot connu, « la propriété, c’est le vol », Proudhon respecte beaucoup cette propriété et entend surtout en transformer la nature. Cette collaboration du capital et du travail s’appuie sur un principe fédératif, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Proudhon de 1863. Les mutualités se complètent de façon pyramidale aux niveaux communal, régional, national et international.

    On comprend alors que saisir d’autorité la richesse nationale pour une Commune est inconcevable. Même si Proudhon avait, dans un certain temps, défendu la fin de la Banque de France, cette tâche ne relevait pas du niveau communal. Beslay résumait cette démarche par ce mot : « respect de la propriété, jusqu’à sa transformation ». Une vision qu’il n’a donc eu aucun mal à faire accepter par la majorité des membres de la Commune. « La forteresse capitaliste n’avait pas à Versailles de défenseurs plus acharnés », conclut Lissagaray.

     

    La nature historique de la Commune et ses leçons

    Cela renvoie évidemment à la composition de cette majorité communarde, républicaine et municipaliste. Certes, l’Internationale, fondée en 1864, a placé en 1869 la nationalisation des banques centrales dans son programme. Mais les membres de l’Association internationale des travailleurs ne sont pas en mesure de peser suffisamment sur les décisions de fond de la Commune. Il faut ici, alors, inévitablement, se pencher sur les représentations économiques de cette majorité. On y trouve un respect des fondements du capitalisme : monnaie, propriété, dette.

    Non pas que la Commune n’ait rien fait, ni rien voulu faire sur le plan économique et social, bien loin de là. Mais sa démarche répond surtout – et c’est bien normal – aux circonstances. Il en va ainsi du décret du 29 mars qui suspend le paiement des loyers, une urgence pour une population parisienne frappée par le chômage et la misère. Il y a aussi le décret du 16 avril sur la réquisition des ateliers abandonnés, qui ne sera appliqué qu’une fois.

    Au-delà, on peut, comme Stathis Kouvelakis dans son texte Événement et stratégie révolutionnaire publié aux Éditions Sociales en introduction d’un recueil de textes de Marx et Engels Sur la Commune de Paris, définir une vision socialiste de la Commune pour organiser le travail et développer la propriété commune. Seulement voilà, ce projet se faisait dans un Paris assiégé, en guerre, et il fallait parer au plus pressé et tenter de sauvegarder l’unité entre le prolétariat et la classe ouvrière, sans compter ces travailleurs libres en voie de prolétarisation. Et pour cela, il fallait faire des concessions en termes de respect de la propriété et de la monnaie.

    Ces concessions nous apparaissent, 150 ans plus tard, comme de la faiblesse, et le respect de la Banque est l’ultime image de cette défaite d’abord intellectuelle. Et la Commune, sans doute, ne visait pas à abolir la propriété, à se saisir de la monnaie et à annuler les dettes. Son projet de « transformation » nous semble bien timide, aujourd’hui. Mais elle était, en 1871, un scandale absolu pour la société bourgeoise. George Sand s’étrangle devant le peu de respect pour la propriété des Parisiens qui osent suspendre le paiement des loyers et leur oppose le bon paysan qui a « l’amour féroce de la propriété ». Louis Blanc, figure tutélaire du socialisme des années 1840, traite les Parisiens de « fanatiques » et refuse de répondre lorsque les membres de la Commune lui demandent de démentir Thiers qui décrit des pillages imaginaires dans la capitale…

    Et c’est bien en cela que la Commune fut absolument socialiste. Malgré le respect de la Banque de France, elle a jeté un défi à la face de son monde, celui de 1871. Là encore, il faut revenir au texte de Stathis Kouvelakis, qui rappelle que la Commune doit se comprendre au regard de la définition du communisme faite par Marx et Engels dans L’Idéologie allemande : « le mouvement réel qui abolit l’état des choses ».

    La Commune est un mouvement, c’est ce moment où les travailleurs « découvrent » (là encore le terme est de Marx) une forme politique propre, indépendante de la bourgeoisie. Cette découverte est chaotique, conflictuelle, incomplète. Elle se fait dans son époque, mais déjà la dépasse. Et Kouvelakis montre bien dans son texte le caractère émancipateur de la Commune en actes, tentant de redéfinir le travail, le pouvoir et l’État. Mais cette ambition ne pouvait se réaliser pleinement en préservant la monnaie, nœud gordien des relations capitalistes et « relique barbare » du culte de la marchandise. Pour achever le mouvement, il ne fallait pas reculer devant la menace de Beslay sur la « fortune du pays ». Or, les esprits n’étaient pas prêts à cela. Et on ne fait l’histoire qu’avec des hommes, et avec ce qu’ils ont en eux de neuf et de vieux. Une révolution met toujours en tension les conceptions du monde des révolutionnaires.

    La Commune surgit au moment du premier épuisement du capitalisme, celui de l’acier et du charbon, mais aussi de l’exploitation brute de la force de travail. Elle prépare déjà la phase de défense des travailleurs qui dominera au siècle suivant. Mais elle reste les pieds dans son époque, dans son urgence même, et dans ses références. Dans la fascination presque mimétique de nombreux Communards pour la Révolution française (au point de fonder un « Comité de salut public »), fondatrice de la propriété privée en France et marquée par les assignats, il y a une grande partie de cette force de résistance. Mais le proudhonisme, par son rejet de la lutte de classes, en est une autre.

    Les limites de la Commune ne sont finalement rien d’autre que la preuve qu’elle était un « mouvement réel », un mouvement qui tend vers l’avenir, mais doit encore faire avec le présent. La forme politique avançait, la forme économique était plus lente, parce que l’évolution du capitalisme ne le permettait sans doute pas. C’est pour cela que Marx et Engels insistaient sur l’importance de son « existence en actes », au-delà de ses actes mêmes.

    Écouter la Commune, 150 ans plus tard, c’est donc comprendre où ce mouvement s’est stoppé. Et tenter de le reprendre. En cela, le « saint respect » pour la Banque de France est une leçon formidable pour l’avenir. Elle indique clairement que l’on ne peut dépasser le capitalisme sans s’attaquer à ses fondements économiques. Et donc sans renoncer à ce qui, en apparence, fait l’objet d’une évidence : le respect de la monnaie, de la dette, de la banque centrale, de la hiérarchie économique existante.

    La transformation manquée de la Commune fait donc particulièrement écho aujourd’hui à notre propre situation. Tenter de transformer le capitalisme en respectant ses sanctuaires et ses vaches sacrées ne revient qu’à accepter la sauvegarde de ce même capitalisme. Or, certains débats récents l’ont montré, le respect de la banque centrale, de la dette et du caractère marchand de la monnaie sont encore fortement ancrés au sein du camp dit progressiste. Charles Beslay est plus vivant que jamais.

    Mais les circonstances changent : l’urgence climatique, l’épuisement de la croissance, l’abondance monétaire changent les perceptions et vident les menaces de leur sens. L’Histoire a avancé, les circonstances se sont modifiées. Pour survivre, le capitalisme s’est étendu dans l’espace et dans les vies, mais il a aussi dû abandonner la forme métallique de la monnaie et avoir recours à la création monétaire pour sa propre survie.

    Progressivement, la leçon de la Commune devient alors plus claire. Rien ne sera possible sans se saisir du pouvoir monétaire, aujourd’hui largement utilisé pour pérenniser le néolibéralisme et donc le capitalisme. C’est là que se situe aussi aujourd’hui ce « mouvement réel » inauguré par la Commune : pour sortir de la marchandisation du monde contre laquelle les Parisiens se sont jadis levés, il faudra prendre la Banque de France ou ce qui en fait office aujourd’hui.


    Romaric GODIN

    Journaliste à Mediapart. Ancien rédacteur en chef adjoint au quotidien financier français La tribune.fr . Romaric Godin suit les effets de la crise en Europe sous ses aspects économiques, monétaires et politiques

    Le texte ci-dessus est reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur depuis le  Blog Mediapart de Romaric Godin

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