• Les mouvements qui sont restés sur une addition de forces ont tous échoué – Entretien avec Eric Coquerel (lvsl.fr-10/09/2017)

    Eric Coquerel est député de la 1ère circonscription de Seine-Saint-Denis et coordinateur du Parti de gauche avec Danielle Simonnet. Proche de Jean-Luc Mélenchon, il a d’abord été à la LCR, avant de passer par le MRC et de fonder le MARS, puis de participer à la création du Parti de gauche. Nous avons souhaité l’interroger sur sa trajectoire ; sur la recomposition en cours et le futur de la France insoumise et du PG ; et sur les rapports avec les autres partis de gauche.

     

    Votre parcours est un peu différent de celui des autres cadres de la France Insoumise. Vous êtes passé par le MRC de Chevènement. Pouvez-vous revenir sur cette période ?

    Mon passage au MRC a été court dans le temps. J’ai passé deux ans dans l’espace chevènementiste. Mais je dois dire que le poids de ce passage dans mon parcours est incomparablement plus fort que cela. Pour aller vite, au départ j’étais à la LCR, ce qui est encore plus paradoxal, puisque dans les années 80/90, lorsque vous prononciez le mot « République », vous y étiez globalement proche d’une collaboration de classe. Je n’exagère pas tant que ça.

    A l’époque, la LCR voulait créer un grand parti de « l’avant-garde large ». L’idée consistait à regrouper tous ceux qui voulaient rompre avec le système, sans regarder si ce sont de purs révolutionnaires ou si ce sont des réformateurs radicaux. L’idée qu’une recomposition était nécessaire était donc déjà présente.

    Cette ligne-là est battue en 1998. La LCR opère un tournant et repart dans une alliance avec Lutte Ouvrière. Mais pendant toute cette période des années 90, lorsque la LCR essaye de s’ouvrir, Chevènement représente une possibilité d’alliance. Tout simplement parce que le MDC [Mouvement des Citoyens, ndlr] se crée sur une rupture, plus précisément sur la question de la guerre du Golfe, ce qui n’est pas rien pour la gauche, et puis sur une rupture économique vis-à-vis de la politique suivie par le gouvernement socialiste. En conséquence, nous étions plusieurs à discuter avec eux. Progressivement, avec d’autres camarades d’un courant de la Ligue animé par François Morvan, nous avons glissé vers l’idée que la République était encore une source d’émancipation possible, et qu’elle posait la question de la souveraineté populaire, qui elle-même posait le cadre premier de la souveraineté populaire qu’était l’État-nation. Veiller à lui conserver une définition politique et non ethnique, restait un enjeu important surtout avec la montée du FN.

    Personnellement, j’ai été gagné à ça. Cela fait que quelque part, ma décision de m’engager dans la campagne de Chevènement aux présidentielles était déjà dans mon esprit auparavant. Le seul problème réside dans le fait que Chevènement était passé entre temps à l’idée des républicains des deux rives. C’est sur cette base que j’ai rompu après les Présidentielles de 2002 et un an à la direction du MRC, en créant le MARS, Mouvement pour une alternative républicaine et sociale. Ça m’a permis en 2005 de rencontrer Jean-Luc, que je ne connaissais pas avant. Lui a découvert qu’il y avait des républicains dans cette gauche mouvementiste et moi j’ai découvert qu’il y avait des républicains chez les socialistes. Mais c’est vrai que j’ai un parcours différent du reste du PG, dont beaucoup venaient du PS. Ce n’est pas la même histoire.

    Après la victoire du Non au référendum de 2005, vous avez cherché à obtenir une unité politique du Non de gauche. Au Parti de Gauche, vous étiez secrétaire national aux relations extérieures et unitaires. Alors que la France Insoumise semble devenir la voix politique de l’opposition grâce à sa stratégie populiste, comment envisagez-vous les rapports avec les autres composantes de la gauche au Parlement et pour les élections intermédiaires ?

    C’est simple. Si à un moment donné, il y a un cadre de batailles communes, on les mènera. Par exemple, nous venons de faire un recours constitutionnel avec le PC et le PS. En tout cas, une chose est sûre : la recomposition actuelle ne passe pas par le « rassemblement de la gauche » ni même par le rassemblement de toutes les forces de que nous avons appelé l’autre gauche. C’est une stratégie que j’ai essayé de mettre en œuvre : j’étais présent à la création du Front de Gauche, j’en ai été une des chevilles ouvrières. Mais force est de constater que la direction du PC ayant toujours refusé l’adhésion directe, le front de Gauche est resté un cartel de partis. Il en est mort. Pourtant, en 2010, après les premières victoires, Marie-Georges [Buffet] s’est dit aussi qu’il fallait permettre l’adhésion directe. En conséquence, elle a proposé à une convention du PC le statut des « amis du Front de Gauche », et elle a été battue. En 2012, nous n’avons jamais pu développer des cadres d’adhésion directe. Nous n’avons donc pas pu profiter de la campagne de 2012 pour créer un mouvement de masse à la base. Le PCF, fin 2012, n’a eu de cesse de vouloir rééquilibrer le Front de Gauche, c’est-à-dire de diminuer l’impact de Jean-Luc. Il fallait ce rééquilibrage pour que le PC puisse rester maître de ses choix tactiques, y compris les possibles alliances avec le PS comme on l’a vu dans le cadre des municipales.

    Nous avons donc été enfermés dans un cartel de partis. C’est du moins l’analyse que j’ai faite. C’est pourquoi, dans le texte de congrès du PG, notre résolution rompt avec la priorité donnée au rassemblement de l’autre gauche au profit d’un mouvement citoyen. Notre objectif aujourd’hui est le même, c’est un objectif de recomposition historique, dont seul l’outil change. Et justement, il y a de nouveaux courants qui arrivent. Le courant d’origine de la LCR, qui est la Gauche anticapitaliste, composante essentielle de Ensemble, songe à rejoindre France Insoumise mais aussi le POI [Parti ouvrier indépendant). Il y a des écologistes avec Coronado (Ecologie Sociale) qui ont déjà rejoint, l’espace politique de FI. A notre université d’été je note la présence de beaucoup d’invités venus d’horizons très divers tel Gilles Poux, maire PC de la Courneuve, ou le député européen socialiste Emmanuel Maurel. il y avait aussi des syndicalistes, des militants associatifs. Il n’y a qu’à voir aussi la diversité de notre groupe parlementaire, entre Ruffin, des gens d’Ensemble, une communiste comme Bénédicte Taurine, des gens qui viennent du PG, etc. C’est pourquoi je considère que je continue mon travail unitaire, sauf que cela part d’abord de la volonté de fédérer le peuple.

    Est-ce votre pratique politique qui vous a poussé à dépasser cette rhétorique de rassemblement de la gauche, ou bien est-ce un ensemble de lectures théoriques, sur le populisme – on parle beaucoup de Mouffe, de Laclau, etc. – qui ont eu une influence sur ce tournant ?

    Oui, des expériences comme Podemos et celles des pays d’Amérique latine ont pu avoir une importance. Ce n’est pas pour rien que nous avons invité Rafael Correa qui a incarné en Equateur la révolution citoyenne et l’Assemblée constituante. En Amérique latine, il s’est agit de forces qui se battent pour gouverner, pour prendre le pouvoir. Ils ont contribué à créer une brèche décisive dans le néo-libéralisme dominateur depuis les années 80. Ensuite, cela a touché l’Europe avec Syriza, d’avant 2015,  Die Linke et Podemos. La caractéristique commune est que ce sont des mouvements qui créent une homogénéité et qui ne sont pas seulement une addition de forces. Les mouvements qui sont restés sur une addition de forces ont tous échoué.

    De plus, il y a un degré de rupture fondamental avec les cadres politiques organisés du XXème siècle. Cela qui fait que nous sommes obligés de créer ex-nihilo une nouvelle force. Soit on la construit comme le Front de Gauche, en partant d’un cartel de partis que l’on tente de transformer en mouvement plus homogène, ce qui a raté ; soit on crée un mouvement comme France Insoumise, qui met justement en préalable le principe de l’adhésion directe, et dans lequel des partis peuvent venir, ce qui inverse le problème. En conséquence, on se nourrit les uns des autres. Je pense néanmoins que c’est le moment où Podemos fait 20% qui a commencé à nous conforter dans cette idée. C’est aussi ce type d’événement qui provoque une émulation. Le résultat de Jean-Luc Mélenchon en 2017 est à son tour source d’émulation pour Podemos

    La France Insoumise (FI) est une organisation de campagne. Les prochaines élections n’auront lieu que dans 2 ans. Comment envisagez-vous la structuration du mouvement ? Le Parti de Gauche (PG), que vous codirigez avec Danielle Simonnet, doit-il s’y fondre ou garder sa place dans l’espace politique ? La France Insoumise doit-elle se structurer en déclinaisons départementales comme un parti politique pour préparer les élections intermédiaires ou doit-elle rester une organisation mouvementiste ?

    Je crois que le premier rôle du Parti de Gauche est d’être le meilleur ouvrier et le meilleur outil du développement de la France insoumise. Le PG a une particularité : il a été créé avec l’idée de permettre que se développent les conditions mêmes de son dépassement. Nous ne nous sommes jamais vécus comme le centre de la recomposition globale. Nous sommes nés avec le Front de Gauche, avec sa stratégie qui a eu l’échec que l’on a connu, mais qui a quand même produit des effets positifs. De la même manière, c’est toujours satisfaisant pour un parti de voir que ses résolutions de congrès, notamment celles de juillet 2015, qui appellent à la composition d’un mouvement citoyen – et c’est exactement ce qu’on est en train de faire –, se concrétisent à une échelle de masse et à une échelle concrète.

    Donc le premier rôle du PG, il est celui-là. Il s’agit de veiller à ce que LFI se développe dans cet esprit. C’est ce qui justifie qu’il ne disparaisse pas. La question se posera peut-être un jour, mais pour l’instant, nous avons l’humilité de penser que nous sommes véritablement utiles, parce que nous sommes organisés, par département, parce que nous disposons d’une organisation, nous avons de quoi aider LFI. Nous sommes des bâtisseurs, des constructeurs, et c’est nécessaire dès lors que nous le faisons en toute transparence !

    Après, à partir du moment où LFI n’est pas un parti, elle n’a pour le moment pas vocation à réagir sur tout. Le mouvement n’a pas une instance de direction permanente, représentative, qui permette, quels que soit les thèmes, de réagir sur l’ensemble des sujets qui se posent. Donc par moment, par des mécanismes de subsidiarité, le PG peut avoir à intervenir quand la France insoumise ne le fait pas. Le PG a aussi pour vocation de continuer à travailler et à diffuser les parties de son programme qui ne sont pas, ou pas reprises tel quel, par FI mais qu’il juge fondamental pour l’avenir : ainsi le PG veut rester plus que jamais le parti de l’écosocialisme ou de la méthode plan A / plan B pour l’UE.

    Troisième chose, nous constituons un niveau de formation utile puisque faire un mouvement ne signifie pas pour autant « Du passé, faisons table rase ». Nous avons une histoire, nous sommes les héritiers du mouvement ouvrier et de combats républicains, socialistes, internationalistes profondément renouvelé par la préoccupation climatique. Nous sommes des « passeurs » et nous devons l’assumer.

    Tout ça fait que la dissolution du PG n’est pas d’actualité. De plus, ça serait le signal que LFI est devenu un parti. Puisque si l’on se dissout, cela veut dire qu’un autre parti est né, et que cela vaut le coup de se dissoudre dedans.

    Or, nous ne voulons pas faire de la FI un parti. D’abord, parce que nous pensons qu’avoir un espace de recomposition de masse capable de fédérer le peuple, et capable d’implication citoyenne, cela veut dire que son objectif n’est pas de réunir des dizaines de milliers de personnes, mais des centaines de milliers voire des millions de personnes. Ce n’est pas l’objectif que peut se donner aujourd’hui un mouvement basé sur une forme parti classique.

    Cependant, il y a de la place pour un mouvement qui permette à des gens de militer chaque semaine s’ils le veulent dans des groupes d’appui, et puis à d’autres de n’agir que quatre jours dans l’année, de signer des pétitions, et qui n’ont pas envie d’en faire plus pour le moment. Un mouvement qui respecte les degrés et les modes d’activité de chacun, et qui n’empêche pas que toutes ces personnes puissent participer à construire ce mouvement pour qu’il dirige le pays.

    Cette recomposition se fait déjà sur la décomposition des forces progressistes du XXème siècle. Je crois que les partis socio-démocrates ne se remettront pas de ce qui est en train de leur arriver. Ils ont longtemps tenu en restant la force du « vote utile » pour laquelle vous votiez,  même avec une pince sur le nez, pour battre la droite ou l’extrême-droite. C’est fini.

    Il s’agit d’un phénomène européen, voire mondial. La tendance est à la minoration des partis socialistes face aux forces à vocation majoritaire qui émergent. En tout cas je pense que c’est un mouvement irréversible, pour la bonne raison que le rôle de la social-démocratie n’a plus d’utilité à partir du moment où de force du compromis entre le capital et le travail elle a penché vers le social-libéralisme, donc une force du système. Je ne connais qu’un cas où la mutation depuis l’intérieur d’un parti social-démocrate, c’est le Labour Party de Corbyn, et encore en le subvertissant de l’intérieur.

    Il y a donc un espace à largement inventer. Ce nouvel espace a pour vocation à transcender l’habituel rôle attribué à un parti politique : il est à la fois politique, social, et citoyen. Il ne remplace évidemment pas les syndicats, et a fortiori n’est pas en concurrence avec eux, mais il repousse les frontières habituelles d’un parti. Voilà pourquoi pour laquelle on appelle à se mobiliser le 23 septembre contre le coup d’État social et la Loi Travail. Nous soutenons les syndicats lors de leurs journées d’action, mais nous pensons aussi que nous avons notre partition à initier, parce que nous disposons de notre propre capacité de mobilisation qui s’appuie sur les caractéristiques du mouvement que l’on a créé.

     

    Ce ne peut donc être un parti, dumoins à moyen terme. Ensuite, il y a une série de question sur la forme que doit prendre le mouvement. Car pour être un mouvement pérenne, à terme, il faut bien avoir des méthodes de représentativité. Mais pour le moment, le premier objectif n’est pas de se tourner ver lui même mais vers le peuple, en faire un mouvement de masse tourné vers l’action car c’est ce que la situation exige.

    Pour en revenir à la temporalité politique actuelle, on a un budget d’austérité en prévision, des coupes dans les contrats aidés, une baisse des APL, la Loi Travail, la réforme des retraites, la réforme de l’assurance chômage, la hausse de la CSG, etc. Comment analysez-vous la volonté d’Emmanuel Macron de mener une offensive sociale dès le début de son mandat alors que l’année 2016 a montré la franche opposition des Français à cette libéralisation du marché du travail ? Compte-t-il sur la léthargie du peuple Français ou est-ce de la méconnaissance de l’état du pays ?

    Emmanuel Macron, et beaucoup de ceux qu’il a placé au affaires, sont des membres organiques de l’oligarchie financière. Le rapport dialectique entre le monde de la finance et Macron est direct. Ce dernier fait la politique de la finance mais pas au sens idéologique du terme, pas comme ce qu’ont fait les libéraux depuis des années, pensant que leurs solutions étaient les bonnes pour relancer l’économie. Avec lui, ce sont des intérêts directs qui sont traduits dans les politiques mises en place, ce sont ceux du Medef.

    Ce qu’il met en place est donc la politique qu’il a été chargé de défendre. Il a été élu pour cela et il est l’homme du système pour cela. Cela aurait du être Juppé, c’est lui. Il est à la fois idéologiquement et matériellement l’homme-lige de cette politique. C’est d’ailleurs sa faiblesse. Sa politique n’a pas de majorité populaire. Il a été élu pour battre Marine Le Pen pas sur son programme. Pire il n’a pas de base sociale. Quand vous faire une politique en faveur des hyper riches ça se voit mais les hyper riches c’est une base sociale très limitée qui ne vous donne aucune majorité.  Il a beau en avoir une massive à l’assemblée, composée à 94% de chefs d’entreprise ou de cadres dirigeants et de professions libérales, elle ne traduit pas la situation et l’état d’esprit du pays. Voilà qui explique la chute de popularité de Macron. Cee pays n’a pas sombré dans le libéralisme, il était majoritairement opposé à la loi El Khomri, et il l’est maintenant aux ordonnances du gouvernement.

    Justement, la CGT et SUD organisent une journée de grève et de manifestation le 12 septembre. La France Insoumise appelle donc à un rassemblement populaire le 23 septembre. Alors que la rentrée promet d’être explosive sur le front social, comment envisagez-vous le rôle de la France Insoumise et de son groupe parlementaire dans les mois qui viennent ?

    On voit bien qu’il compte sur la division des forces syndicales, qu’il a entretenu, et sur la résignation.  Après plusieurs mobilisations massives qui n’ont rien donné, les gens se diront peut-être : « C’est injuste mais qu’est-ce qu’on y peut ? ». Voilà pourquoi chacun doit apporter sa contribution, sa pierre à l’édifice. La notre c’est initier le 23 septembre contre le coup d’état social. Nous avons en quelque sorte cette responsabilité. Face à Macron, une force qui a rassemblé 7 millions de voix, qui a montré aux législatives qu’elle était une force de 2ème tour, potentiellement majoritaire, ne peut rester sans rien faire. Nous devons assumer d’être la force d’opposition principale à Macron. On peut bloquer sa politique. Nous prenons nos responsabilités. L’inverse serait une faute vis à vis du peuple.

    Bien sûr, il s’agit de mettre cette mobilisation au service de tout le monde. Ce n’est pas une manif FI, cela sera la manif de ceux qui refusent la politique d’Emmanuel Macron et la Loi Travail. Cela se veut complémentaire, convergent avec les appels des syndicats que nous soutenons : le 12 comme le 21 et ceux qui viendront ensuite. Ce sont des vagues successives contre le môle gouvernemental

    Pour nous, en tant que parlementaires, c’est dans la rue, dans nos circonscriptions, et dans l’Assemblée que ce bras de fer va se jouer.

    En novembre prochain, la France Insoumise organisera sa convention. La dernière avait pour objectif d’entériner le programme l’Avenir en Commun. Cette fois, quel en sera l’objet ? Quelle forme prendra-t-elle ? S’agira-t-il d’élire une équipe dirigeante ? De voter sur une stratégie d’action ou des stratégies d’alliance ?

    L’objectif de la FI est de créer un mouvement de masse. A l’évidence, nous n’en sommes pas là, nous ne sommes pas encore capables d’organiser des millions de personnes. Se posent donc des problèmes de structuration de ce mouvement, à une échelle pour l’instant où nous sommes des dizaines de milliers actifs sur le territoire et des centaines de milliers de soutiens sur Internet, ce qui est déjà remarquable pour un mouvement aussi jeune.

    Partons donc du principe que nous avons le droit d’expérimenter, que nous avons le droit d’apprendre à marcher en marchant, puisque nous avons le temps. Nous avons déjà des caractéristiques qui d’habitude sont celles que doit résoudre un parti lorsqu’il se crée. Quand le PG s’est créé, la première question qu’on s’est posée était : « comment va-t-on adapter notre programme ? » Là on l’a, le programme. La base d’adhésion c’est le programme.

    Deuxièmement nous avons la stratégie de la Révolution citoyenne, par les urnes. Et troisièmement, nous avons l’idée que peu importe la décision que nous prendrons, cela ne peut pas être un cartel car il faut l’implication citoyenne de tous. Nous disposons déjà de tout cela, donc nous ne sommes pas pressés. Par ailleurs, nous avons hérité d’espaces centraux qui ont une certaine légitimité pour appeler à des initiatives. L’espace politique qui regroupe des partis et courants soutenant la dynamique FI mais aussi désormais l’existence d’un groupe parlementaire. C’est une chose vraiment nouvelle. Nous pouvons imaginer que prochainement nous disposerons d’un espace qui regroupe l’ensemble des livrets thématiques : une espèce de conseil scientifique. De plus, nous avons à la base des groupes d’appui. C’est pourquoi, un jour, inévitablement il faudra se demander comment structurer un peu plus tout cela. La convention doit permettre de commencer à y réfléchir. Nous avons le temps d’y réfléchir et d’expérimenter car nous sommes face à quelque chose de nouveau. Nous n’avions jamais fait cela.

    Lors de la session extraordinaire, votre objectif était de faire émerger des contradictions au sein du groupe LREM. Vous avez réussi à faire voter un amendement contre l’avis du gouvernement lors du débat sur la loi de confiance dans la vie publique. Les méthodes autoritaires du gouvernement, du président de l’Assemblée et du président du groupe LREM ont braqué l’Assemblée. Avec l’appui du mouvement social, pensez-vous sérieusement fissurer un groupe parlementaire composé, pour l’essentiel, d’individus qui doivent tout à Jupiter-Macron ?

    Ce que je crois, c’est que nous pouvons le déstabiliser. Marginalement, il est peut-être possible de provoquer un phénomène de fronde. Il faut bien considérer que leur groupe parlement est une énorme masse. Ils sont seulement une trentaine à intervenir, 10% seulement, ce qui veut dire que les autres se posent encore beaucoup de questions. On sait par exemple que sur la loi Travail certains ne sont pas venus voter. Donc il y a des lignes de fracture chez eux et il faut qu’on les agrandisse.

    Peut-être que nous pouvons déclencher un groupe de frondeurs. Mais quand nous nous adressons à eux et plus globalement à l’assemblée, nous essayons de parler au pays. Nous essayons de déstabiliser sa majorité comme ça, et je pense que celle-ci est très fragile. C’est quand même une première d’avoir une majorité si écrasante, à l’intérieur de laquelle il y en a beaucoup qui se demandent s’ils ne vont pas revenir à la vie privée dans les mois à venir. Je n’ai jamais vu ça ! Donc si Macron rentre dans un mouvement de tempête avec des mobilisations, comment vont-ils réagir…

    Par exemple, je ne sais pas comment un député LREM, qui n’a jamais fait de politique, va réagir lorsqu’il aura une manifestation devant sa permanence comme cela arrive. Comment va-t-il faire ? Je ne parle pas d’une manifestation violente, je parle juste d’une pression, d’un mécontentement populaire. Parce que maintenant, beaucoup sont encore dans le monde de Oui-Oui. Beaucoup n’ont même pas vu les gens qui se sont abstenus massivement. Ils ont juste vu les résultats et le fait qu’ils avaient été élus comme dans un conte de fées. Donc quand ils vont être confrontés à la réalité des mobilisations sociales, cela risque d’être intéressant.

    On a remarqué que dans la séquence parlementaire qui s’est écoulée, vous avez mis en scène une rhétorique d’opposition, dont vous avez quasiment le monopole, ce qui est un acquis en soi. Mais est-ce suffisant ? Ne gagneriez-vous pas à incarner une rhétorique davantage instituante, voire un ordre alternatif face au désordre macronien ?

    Les médias retiennent nos coups d’éclat, mais entre ces coups d’éclat, nous avons fait énormément d’interventions très pédagogiques. Lorsque nous avons voulu faire passer un amendement pour faire sauter le verrou de Bercy, nous avons été jusqu’à voir Les Républicains pour le déposer. Donc le fait d’avoir un groupe est un atout, malgré sa taille, malgré le fait qu’il soit vécu sur la latéralité physique comme l’extrême-gauche de l’Assemblée. Si nous réussissons à lui donner une centralité dans les débats, nous y gagnons. D’autant plus que les autres sont traversés par des contradictions. Les LR ont pu dire tout ce qu’ils voulaient, ils se sont abstenus sur le vote de confiance. Les socialistes se sont abstenus, cinq ont voté contre, trois pour… En plus le FN est complètement inaudible et aphone. Il ne dit rien.

    Il faut donc continuer à développer le fait que nous avons des solutions lorsque nous intervenons. Il faut montrer que le programme dont nous disposions, et qui n’était pas loin d’arriver au second tour, était applicable et préférable à celui du gouvernement. C’était vrai, cela reste encore plus vrai. Je pense que nous sommes est dans un monde très instable. Si Macron est rejeté pour les réformes qu’il devait appliquer, franchement, je ne vois pas quelle autre alternative il y a sur le fond. Ce n’est pas la droite qui va être une alternative à Macron. À moins de vouloir faire encore pire. Nous revendiquons notre rôle d’opposant sans faille mais aussi d’un alternative capable de gouverner le pays dès l’occasion nous en sera donnée.

     

    Entretien réalisé par Léo Rosell et Lenny Benbara

    Source: Le Vent Se Lève (lvsl.fr)

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  • Point de vue-Le populisme est-il une maladie honteuse ? -par Denis COLLIN (La Sociale-24/07/2017)L’accusation de « populisme » est devenue un figure obligatoire des « analyses » journalistiques et du « débat » politique. Je mets des guillemets à « analyses » et à « débats » car ces nobles mots ne semblent guère convenir pour caractériser la bouillie idéologique diffusée par la caste. Donc Trump est populiste, comme Kazincsky et Mélenchon, Le Pen et Iglesias, Grillo et Orban, et ainsi de suite. Une terme de si vaste emploi est suspect. Chose curieuse, non seulement les porte-voix stipendiés des classes dominantes n’ont eu de cesse de renvoyer dos-à-dos les « populismes » de droite et de gauche, mais l’extrême-gauche elle-même s’est emparée de la question. Pour Marlière et autres idéologues du multi-culturalisme gauchiste, Mélenchon et la France Insoumise ne sont que d’horribles populistes (nationalistes). Ayant été qualifié par Philippe Marlière, docte professeur de politique à Londres, de « national marxiste réactionnaire », je ne m’étonne pas des noms d’oiseaux dont ces gens affublent la France Insoumise. Mais on retrouve aussi cet anti-populisme et cet anti-mélenchonisme hystérique chez quelques rescapés du trotskysme dont les prétentions théoriques vaniteuses n’égalent que l’impuissance rageuse face aux événements qui déjouent malicieusement toutes leurs prédictions.

    Je voudrais ici montrer simplement que le populisme n’est pas une maladie honteuse, mais une attitude politique louable. Dans populisme, il y a évidemment peuple qui se dit en grec « demos » - il y a un autre mot grec pour désigner le peuple, c’est « laos » qui désigne le peuple en tant que masse désorganisée. Quand le « laos » est rassemblé dans « l’ecclesia » il devient précisément « demos ». Ou comme le dirait Rousseau, l’institution politique est justement ce moment où le peuple se fait peuple ! « We, the people… », tel est le célèbre commencement de la constitution américaine, une constitution dont la devise est « E pluribus unum », de la pluralité, de la multitude, faire un. On peut tourner le problème dans tous les sens. La démocratie (dont tous se réclament, tous prêts à crier plus fort les uns que les autres), c’est la question du peuple. Et donc dire « vive la démocratie » et « à bas le populisme », c’est un peu louche.

    Le terme de démocratie peut s’entendre en trois manières : primo, comme le pouvoir du peuple tout entier, de l’assemblée des citoyens, ou du « corps politique » ; secundo, comme le pouvoir de la partie la plus basse du peuple, la plèbe romaine contre les optimates ; et tertio, comme le respect des droits individuels. Normalement, ces trois définitions devraient se compléter, mais dans les faits ce n’est pas souvent le cas. À Rome, la république avait fini par prendre en compte la nécessité que la partie inférieure du peuple puisse se faire entendre en instituant le tribun de la plèbe, personnage sacré qui jouera un rôle central dans les luttes de classes dans la Rome antique. De nos jours, c’est aussi ce deuxième moment qui semble problématique. Que la partie inférieure socialement puisse se faire entendre et faire prévaloir ses intérêts, ce fut toujours la hantise de ces démocrates pour qui la démocratie devait se résumer à la démocratie de la « race des seigneurs », les citoyens étant soigneusement divisés entre citoyens actifs et citoyens passifs. Précisément, le populisme est apparu comme le courant qui réclamait que soit entendu le peuple, le « bas peuple », celui à qui les belles gens veulent interdire la parole, parce qu’il n’est pas instruit, se laisse guider par ses passions – pour ces belles gens la passion de l’argent et de la domination n’est pas une passion, cela va de soi… Aux États-Unis, le populisme, incarné un temps par le « parti des fermiers » a été cette protestation contre la confiscation de l’espérance démocratique par les aristocrates. Il faut lire et relire Christopher Lasch qui, sur ce sujet, a produit les mises au point indispensables (voir mon article sur le livre Le seul et vrai paradis). L’apparition du populisme en Europe correspond exactement à cette même révolte contre la confiscation de la démocratie par la caste médiatique, financière et eurocratique.

    Si le populisme est indissolublement lié à la démocratie, il l’est donc tout naturellement à la république. C’est Machiavel qui part du constat que dans toute république, il y a deux classes : les grands qui veulent gouverner et cherchent à dominer le peuple, et le peuple qui ne veut pas gouverner mais veut ne pas être dominé. Et donc toute république digne de ce nom est conflictuelle. Machiavel fait l’éloge des républiques tumultuaires où les révoltes populaires furent immanquablement favorables à la liberté. J’ai eu l’occasion d’exposer tout cela en détail dans mon livre sur Machiavel (Lire et comprendre Machiavel, Armand Colin, 2e édition, 2008). Je ne vais pas développer plus ici. Mais cet auteur est véritablement un des pères fondateurs de la pensée politique moderne et on ne comprend guère Spinoza (qui parle du « très pénétrant florentin ») ni Rousseau en oubliant qu’ils sont des bons lecteurs de ce penseur éminent. En tout cas, le populisme, tel qu’il est théorisé de nos jours par des gens comme Laclau ou Chantal Mouffe, part de Machiavel.

    Donc, le populisme a de belles lettres de noblesse à faire valoir et l’on comprend mal que tant de professeurs de politique si fiers d’eux puissent en faire une caractérisation injurieuse. On ne demande bien où ils ont décroché leurs diplômes de « science politique ». Est-ce cela qu’on apprend à Sciences-Po (que d’aucuns surnomment « Sciences-pipeau ») ?

    Si on comprend ce qu’est le populisme, on se gardera donc de le confondre avec l’ochlocratie, le pouvoir de la foule qui suit uniquement ses passions excitées par les démagogues. La populace – le popolaccio dont parlait Machiavel – ce n’est pas le peuple. On voit ainsi très clairement ce qui distingue le populisme de Mélenchon ou d’Iglesias de la démagogie des partis « identitaires » xénophobes, même si ces derniers essaient d’exploiter à leur profit les réactions populistes et y parviennent, au moins partiellement, quand le peuple se sent abandonné et méprisé par les grands.

    Je reviendrai bientôt sur les rapports entre le populisme et la nation et sur la question de la lutte des classes.

    23 juillet 2017 – Denis COLLIN

    source: http://la-sociale.viabloga.com

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  • ou comment continuer après les élections

    Quelques réflexions stratégiques-par Denis COLLIN (La Sociale 19/07/2017)par Denis COLLIN

    Après cette longue séquence électorale, l’heure est aussi à la réflexion. À l’action, certes, contre la loi travail Macron II, à l’action contre la marche au régime autoritaire impliquée dans l’intégration de l’état d’urgence aux lois ordinaires, à l’action mais aussi à la réflexion. Pas seulement la réflexion programmatique, mais bien à une réflexion stratégique, c’est-à-dire une réflexion qui porte sur les forces sociales et les alliances politiques qui permettraient une véritable alternative politique.


    La percée de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle et la constitution d’un groupe « France Insoumise » au Parlement constituent des données de tout premier plan et un espoir sérieux pour se recompose un mouvement social et national émancipateur après ces longues décennies de désagrégation du vieux mouvement ouvrier. Il y a un programme de la FI dont les grandes lignes – république, écologie, défense des droits sociaux – peuvent rassembler largement. Mais vont se poser les questions stratégiques et organisationnelles, même s’il faut éviter de mettre la charrue avant les bœufs. Je me permets donc de livrer ici quelques réflexions sans trop de précautions oratoires.

    1. Refuser toute ligne de l’union de la gauche de la gauche, de la vraie gauche et toutes les autres formules de ce genre qui ont montré ailleurs (Italie par exemple) leur nocivité. Tout compromis avec le gauchisme permet de gagner quelques militants gauchistes, plus ou moins écervelés et généralement coupés depuis longtemps de la masse de nos concitoyens et par contre éloigne de nous des centaines et des milliers de bonnes volontés laïques, républicaines et sociales qui n’ont aucune envie de subir les bavardages hallucinés des théoriciens du genre et autres pourfendeurs des « laïcards colonialistes ». Un pas de géant a été fait par Mélenchon quand a été repris le thème de la patrie avec ses symboles, drapeau et hymne. Se laisser tirer en arrière pour garder les bonnes grâces des gauchistes serait catastrophique. Laissons les NPA et autres Philippe Marlière à leurs divagations.
     

    2. En finir avec les tentations de l’Union de la gauche. La terminologie de la gauche a presque disparu du lexique de LFI et c’est heureux. Comme est heureux le refus des accords d’appareils et de la tambouille avec le PCF. Il ne faut pas céder aux objurgations de ceux pour qui sans le PCF rien n’est possible. Car l’union avec le PCF est impossible stratégiquement tout simplement parce que les programmes sont incompatibles sur quelques points clés : le PCF est un parti européiste honteux et il est un dernier défenseur du nucléaire ! Et surtout le PCF est prêt à tout pour se réconcilier avec le PS. Même les PCF qui se sont fait investir par LFI ont apporté  bien des déboires – je pense à Levitre dans l’Eure qui a présenté ses 14 % comme un succès du PCF et de ses amis NPA… On ne peut jamais se fier à la parole d’un stalinien !

    En tout cas, plus de repas chez Ramullaud, plus de cartel des « vraies gauches ». Le mot « gauche » lui-même n’a plus aucun sens – si toutefois il en a eu un dans le passé, ce qui est fort discutable. Certes, de nombreux citoyens se reconnaissaient dans « la gauche », qu’ils tenaient pour une synthèse de la république et d’un socialisme démocratique. À tous ces électeurs et militants sincères, LFI doit ouvrir grand les bras mais en appelant les choses par leur vrai nom et donnant clairement l’objectif de la république sociale, laïque et écologique. Bien au-delà de la vieille gauche partidaire, il y a des millions de citoyens qui partagent ces objectifs modérés que ceux de LFI. Et il y a aussi toute une partie de la « gauche » intégrée aux « élites mondialisées » qui les déteste !

    3. Encore une fois, les objectifs de LFI sont relativement modestes, même s’ils semblent aujourd’hui très ambitieux. Rien dans le programme « l’avenir en commun » n’implique une transformation radicale des rapports de propriété. Il ne s’agit pas de changer le monde, mais de le préserver pour préserver la possibilité qu’un jour on puisse aller vers une organisation vraiment « communiste » de la société. Mais le programme de LFI est compatible avec les idéaux d’un chrétien libéral ou d’un rad-soc à l’ancienne ! Et c’est pourquoi ce programme peut être majoritaire. Il faut donc savoir être un bon réformiste conséquent, sincère et décidé et refuser la phraséologie révolutionnaire.
     

    4. La ligne de la nation. Il faudrait revenir plus en détail sur cette question. « La lutte de classes est nationale dans sa forme » disait . L’arène nationale est l’arène dans laquelle le prolétariat peut conquérir le pouvoir. Mais il faut considérer cette affaire dans toute sa dimension. Non seulement il faut préserver le cadre national comme précondition de toute émancipation révolutionnaire – et donc lutter contre la soumission de la nation à quelque empire que ce soit – mais encore œuvrer à rassembler la nation derrière ces revendications sociales et politiques. L’emportera la force politique capable d’incarner une véritable rénovation morale du pays, apte à créer pour cela un rassemblement national populaire qui entraînera les travailleurs dépendants comme les indépendants, les chômeurs comme les « auto-entrepreneurs uberisés », les petites gens des régions laissées à l’abandon, régions industrialisées, campagne, communes suburbaines, tous les bastions du FN ! Céder là-dessus pour faire plaisir à quelques poignées d’hurluberlus gauchistes parisiens, ce serait se condamner définitivement.
     

    5. Mais il faut être clair : la ligne de la nation, ce n’est pas l’union nationale ! C’est au contraire la ligne qui place au centre le conflit entre les mondialisateurs, les capitalistes et leurs valets, d’un côté, les travailleurs de l’autre. Bref c’est le conflit machiavélien entre le peuple et les grands qui est réinstauré dans toute sa pureté. C’est une ligne populiste au bon sens du terme. Et c’est seulement cette ligne qui permet de construire une nouvelle hégémonie. Elle s’accompagne d’ailleurs d’une bataille culturelle, pour défendre la langue française contre le « globish » des élites mondialisées.

    Denis COLLIN, le 19/07/2017

    source: http://la-sociale.viabloga.com

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  • A propos de la position du POID sur la question du 1er tour des Présidentielles-par Alain Chicouard (La Sociale-le 22/04/2017)

    Le Blog "La Sociale" (http://la-sociale.viabloga.com) a publié un texte d' Alain Chicouard concernant la position du POID sur le premier tour des élections présidentielles. Nous reproduisons ci-dessous ce texte et ouvrons ainsi une discussion . Comme chacun pourra l'apprécier, elle dépasse la simple question électorale. Tous ceux qui voudront y participer sont les bienvenus. L'Hermine Rouge.

    par Alain Chicouard

    Dans la continuité des éditoriaux de D. Gluckstein dans La Tribune des Travailleurs, le Bureau national du POID, dans un double communiqué du 18 avril, déclare :

    " [...] Cette continuité de la mobilisation de classe contre la loi El Khomri se reflète aussi dans l’affluence aux rassemblements de Jean-Luc Mélenchon. C’est un fait : deux candidats se prononcent pour l’abrogation de la loi El Khomri. C’est un fait : une majorité se prononce pour l’abrogation de la loi El Khomri. C’est un fait : l’unité entre les deux candidats pour s’accorder sur une candidature unique pour l’abrogation de la loi El Khomri avait de fortes chances de susciter un élan permettant à la majorité d’imposer sa volonté de rupture avec la politique des gouvernements successifs.

    [...] Le fait est qu’aujourd’hui des millions de travailleurs et de jeunes s’apprêtent à voter Mélenchon, d’autres à voter Hamon. Tandis que d’autres encore, en l’absence d’une perspective claire fondée sur l’unité et la rupture, veulent exprimer par l’abstention leur rejet de ce régime agonisant ".


    Le BN du POID ne prend pas, en tant que tel, position sur la question du vote le 23 avril. Il se limite à mettre sur le même plan l'abstention, le vote Hamon et le vote Mélenchon.

    Il concède que les rassemblements de masse de JL Mélenchon ont reflété la continuité de la mobilisation contre la loi El Khomri. Mais il continue à promouvoir l'unité Hamon-Mélenchon, en mettant en avant que Hamon se prononcerait, comme Mélenchon, pour l'abrogation de la loi El Khomri, ce qui est absolument faux (depuis les Primaires du PS, Hamon a abandonné toute velléité pour une telle abrogation).

    Au nom de la « vraie vie » et de la lutte des classes, le BN du POID, en mettant sur le même plan abstention (marquée cependant d'un signe positif), vote Hamon et vote Mélenchon, apporte ainsi sa modeste contribution à l'affaiblissement de la portée du vote Mélenchon.

    Qu'il faille souligner et critiquer les fortes limites de la démarche de Mélenchon et les grandes insuffisances ou erreurs de son programme politique est parfaitement légitime et nécessaire.

    Mais refuser de prendre position et de mener un combat en faveur d'un vote massif en faveur de Mélenchon - vote qui, bien au-delà de la personnalité de Mélenchon, peut , malgré le caractère pourri et anti-démocratique par définition des élections présidentielles, peut contribuer à mettre en échec l'opération « union nationale » autour de Macron, champion du maintien et de l'élargissement de la loi El Khomri, n'est-ce pas en fin de compte, tout en se drapant dans de rigoureux propos « lutte de classe », renoncer à s'inscrire dans le mouvement réel immédiat de dizaines et dizaines de milliers de travailleurs et de jeunes cherchant une issue politique et les moyens de défendre et reconquérir tous les acquis sociaux et démocratiques ?

    Alain Chicouard
    Le 20 avril 2017.

    source: http://la-sociale.viabloga.com

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  • Face aux critiques qui l'accusent de soutenir la Russie et le régime syrien, Djordje Kuzmanovic refuse que la France ait la mémoire courte sur le déroulé de cette guerre abominable. Pour lui, les coupables directs sont bien les pays du golfe persique et la Turquie, qui soutiennent les djihadistes de tous bords. Et la France devrait revoir ses alliances.
     
     

    Ces derniers jours, j’ai été la cible d’attaques me présentant comme un soutien de Bachar al-Assad et de Vladimir Poutine et m’accusant d’insensibilité face à la tragédie d’Alep. À travers moi, il s’agit de viser Jean-Luc Mélenchon, candidat à l’élection présidentielle, attaqué au même moment sur ses positions dans le dossier syrien. Je me suis expliqué sur les deux tweets qu’on me reproche.

    Je regrette d’avoir choqué en remarquant que la destruction du principal hôpital d’Alep a été évoquée à plusieurs reprises dans les médias : s’il est difficile d’argumenter en 140 caractères, je ne cherchais nullement à nier la tragédie des civils pris sous les bombes, mais à dénoncer la guerre de l’information qui double les hostilités sur le terrain et les manipulations auxquelles elle donne lieu.

    "Invoquer les droits de l’Homme uniquement dans certaines situations en dévoie le sens" 

    La mort et la souffrance des civils dans les guerres, même légitimes, ne peuvent laisser indifférent. Deux problèmes se posent cependant : celui de l’indignation sélective et de la criminalisation de la réflexion. En effet, d’autres conflits en cours provoquent peu d’émoi ; sans nier les souffrances à Alep ni en excuser les auteurs, il faut souligner que la couverture médiatique joue un rôle primordial dans la naissance des émotions collectives. L’indignation serait aussi forte devant les souffrances des civils du Yémen – 10.000 morts, 2,2 millions d’enfants en malnutrition – ou de Mossoul, si on en parlait autant. Invoquer les droits de l’Homme uniquement dans certaines situations en dévoie le sens et en fait un vulgaire instrument de propagande. Car quand elle ne passe pas inaperçue, la souffrance des civils obère au contraire toute possibilité d’interroger les événements. Pourtant aucune tragédie ne nous exonère du devoir de comprendre ; au contraire, il faut dépasser le cadre compassionnel pour s’interroger sur les causes du drame et rechercher des solutions.

    Oui, la couverture médiatique du conflit en Syrie apparaît orwellienne. Dans 1984, les trois puissances qui se partagent le monde sont perpétuellement en guerre ; bien que les alliances changent constamment, on présente toujours l’ennemi du moment comme le mal absolu, effaçant la mémoire de tous les événements passés qui viendraient brouiller ce scénario. La présentation des événements syriens suit précisément ce schéma. À la suite des attentats de 2001, Al-Qaïda a été désignée comme l’ennemi et combattue, tout comme plus tard un autre avatar du terrorisme international, Daech. Nul besoin d’énumérer les crimes de ces organisations, commis dans les pays occidentaux, mais aussi, bien plus massivement, dans les pays musulmans – 30.000 morts depuis les attentats de Charlie Hebdo.

    "L'hégémonie des djihadistes au sein de la rébellion est en partie le fruit de l’inaction de l’Occident"

    Mais dernièrement, la couverture du conflit en Syrie semble frappée de schizophrénie. On parle parfois de Daech, presque plus jamais d’Al-Qaïda ; on parle beaucoup de la guerre menée par Bachar el-Assad ; mais on rapproche rarement ces deux informations. Certes, lorsqu’on le fait, le tableau devient moins simple que celui d’une lutte du bien contre le mal. Mais ce refus de faire tenir ensemble toutes les données du problème suit précisément ce qu’Orwell appelle la “double pensée”. Est-il criminel de le remarquer et de rappeler l’autre côté de la réalité, qu’on essaie de refouler ?

    Cette autre réalité, c’est que la ville d’Alep-Est était tenue principalement par des djihadistes apparentés à Al-Qaïda ou à Daech. Les informations indiquant que la rébellion a depuis longtemps été phagocytée par les islamistes ne manquent pas ; même si ces organisations combattent Assad ou Poutine, qui peut en souhaiter la victoire ? À Alep-Est, les djihadistes ont fait la même chose qu’ils ont fait hier à Manbij et qu’ils feront demain à Mossoul, après-demain à Raqqa : prendre en otage les populations et s’en servir comme boucliers humains, pour négocier ensuite une retraite vers des zones encore sous leur contrôle. Certes leur hégémonie au sein de la rébellion est en partie le fruit de l’inaction de l’Occident au début du conflit, mais on ne réécrit pas l’histoire. Aujourd’hui, que souhaite l’Europe ? Qui veut-elle voir l’emporter dans ce conflit, et comment ? Le mieux serait de voir gagner l’opposition démocratique, mais cela relève d’un vœu pieux. Faut-il donc, pour apparaître moral, renoncer à considérer les solutions, mêmes imparfaites, qui s’offrent réellement sur le terrain ?

    En refusant de s’intéresser à l’origine des groupes djihadistes – le salafisme wahhabite –, la France a accentué son effacement diplomatique. Depuis des décennies, les États-Unis instrumentalisent l’islamisme wahhabite au service de leurs intérêts géopolitiques. Mais les coupables directs sont bien l’Arabie Saoudite et le Qatar, qui financent le djihadisme, et la Turquie, qui lui offre une base arrière. Tous ces pays sont, à des degrés divers, des alliés de la France. Notre gouvernement a donc préféré dénoncer la Russie, dont l’intervention en Syrie a pourtant réussi à changer la donne en évitant la prise de Damas par les islamistes. Sans l’intervention russe, conduite après le refus de la France et des Etats-Unis d’une coalition internationale sous mandat de l’ONU telle que proposée par la Russie en septembre 2015, Daech serait maintenant un acteur étatique de premier plan et aurait fait un grand pas vers la mise en place de son projet de renouveau du califat. Est-ce cela que nous souhaitons pour les populations de cette région et pour le monde ?

    "Sans l’intervention russe, Daech serait maintenant un acteur étatique de premier plan"

    La tragédie de la diplomatie française tient à son inféodation aux États-Unis et aux relations douteuses qu’elle entretient avec les monarchies théocratiques du Golfe. Les contrats d’armement qui la lient à ces pays et les accointances politiques de nos dirigeants empêchent la France d’adopter une ligne d’action autonome. Il est temps que nos responsables expliquent qui notre pays a armé dans le conflit syrien, avec quelles armes et avec quel suivi, et qu’ils justifient le choix des alliances dans lesquelles la France a été engagée. L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie, les États-Unis ont des intérêts qui pour beaucoup ne sont pas les nôtres. Ils ont hautement contribué à la déstabilisation du Proche-Orient, avec pour résultat l’explosion des actions terroristes, notamment sur notre sol, la crise migratoire et l’escalade militaire qui a conduit aux tragédies telles que celle d’Alep-Est.

    La France doit cesser de s’enfermer dans des postures dogmatiques et retrouver la diplomatie de médiation qui a jadis fait sa grandeur. Se démarquant tant des États-Unis que du Qatar, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie, elle doit chercher à construire une coalition internationale sous mandat de l’ONU, capable d’éradiquer les groupes terroristes. C’est tout le système d’alliances de la France et sa vision internationale qui doivent être repensés si nous voulons contribuer à mettre un terme à la menace de la guerre et construire la paix, en Syrie et ailleurs.

    Djordje Kuzmanovic
    secrétaire national du Parti de Gauche
    chargé des questions internationales et de défense
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  • Ajoutée le 30 sept. 2016

    L'historien et démographe français Emmanuel Todd s'énerve un (gros) brin sur la classe politique et la gestion de la France...
    Une punchline : "Hollande est un gros ignare sans aucune conscience de l'Histoire. Fabius, c'est rantanplan qui court d'erreur en erreur. Je ne comprend pas que Moscovici puisse être ministre de quelque chose." #Paf... S'énerver, ça fait parfois du bien...

    source: https://www.youtube.com/watch?v=Ed6L9IjRwDA

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  • Frédéric Lordon est l’une des figures de Nuit Debout. Très peu bavard dans les médias, l’économiste, directeur de recherche au CNRS, a accepté de répondre au Bondy Blog dans un long entretien. Au menu : Nuit debout, mort d’Adama Traoré, héritage de Michel Rocard. Interview.

    Bondy Blog : Fin mars 2016, le mouvement Nuit Debout s’est posé place de la République et s’est étendu en France voire dans d’autres pays. Exprime-t-il “la puissance de la multitude”, telle que vous la définissez dans votre livre Imperium ?

    Frédéric Lordon : C’en est une figuration très éloquente en effet. Tout mon travail dans Imperium visait à montrer, comme le disaient déjà La Boétie et Spinoza, que l’État n’est pas une entité extérieure, mais que, au contraire, il est toujours en dernière analyse – une clause de grande importance – notre production, mais notre production que nous méconnaissons comme telle. Si bien qu’en réalité, l’État c’est nous. Et ceci, quel que soit le degré de séparation sous lequel il nous apparaît. C’est avec notre concours passionnel, mais inaperçu de nous-mêmes, que l’État se soutient et qu’il nous asservit. Ce concours passionnel, Spinoza lui donne le nom de “puissance de la multitude”. Mais Spinoza n’omet pas de penser les conditions dans lesquelles ce concours passionnel se retire, cesse d’irriguer l’État et du coup le renverse. La sédition commence lorsqu’une fraction de la multitude ne veut plus se reconnaître dans les normes de l’État – celle par exemple qui nous fait voter une fois tous les cinq ans et puis nous taire le reste du temps. Ainsi, la multitude devient une menace pour l’État qui ne s’aperçoit que dans ces circonstances que tout son pouvoir est d’emprunt, que sans la puissance que lui prête la multitude il n’est rien. Dans ces moments-là, la multitude en quelque sorte reprend possession de sa propre puissance, jusque-là aliénée dans les captures étatiques. C’est potentiellement un moment critique pour le pouvoir. Et il y a sans doute quelque chose de ça qui s’est joué, même à très petite échelle, à Nuit Debout. A très petite échelle, mais avec toujours le risque de l’émulation et de la contagion. C’est que tous les mouvements insurrectionnels commencent à très petite échelle. Le problème pour le pouvoir c’est quand “ça gagne”, quand la plaine entière vient à s’embraser. On ne va pas se raconter d’histoire, le feu n’a pas (ou pas encore) pris. Je crois cependant que beaucoup de gens qui étaient loin de l’événement l’ont regardé avec intérêt, et qu’il s’est peut être passé quelque chose dans les têtes dont nous ne pouvons pas encore mesurer tous les effets.

    Traitement médiatique de Nuit Debout : « Il faudrait établir une antho- logie de ce qui a pu s’écrire »

    Bondy Blog : Quelle est votre analyse sur le traitement médiatique accordé au mouvement ?

    Frédéric Lordon : Il est exactement conforme à ce que j’ai décrit en temps réel lors de mon intervention au meeting “Convergence des luttes” le 20 avril à la Bourse du Travail. La première réception médiatique de Nuit Debout avait été étonnamment bonne. Pas si étonnamment d’ailleurs quand on y pense : tout conspirait en effet à ce qu’elle le fût : la composition sociologique de la place, réunissant essentiellement de la jeunesse urbaine éduquée et précaire, bien faite pour susciter une sympathie aussi spontanée qu’irréfléchie de la part de la classe médiatique, un effet de sympathie par similitude d’ailleurs porté à son comble avec les journalistes de terrain envoyés tendre un micro ou une caméra, et qui sont eux-mêmes des représentants typiques de cette jeunesse qu’ils venaient interroger ; et surtout, une orientation que j’ai qualifiée de “citoyennisme”, et même de “citoyennisme intransitif” en cela qu’elle était surtout préoccupée de débattre pour débattre, et d’écarter toute arête saillante, tout thème clivant, pour mieux “rassembler” et “inclure”. Lors de ce meeting, j’avais annoncé que les choses changeraient instantanément du moment où s’affirmerait dans Nuit Debout une ligne non pas citoyenniste mais combative, assumant pleinement le conflit politique et social, en l’occurrence décidée, dans la conjoncture qui était alors la nôtre, à l’engagement au côté des organisations de salariés dans le mouvement contre la loi El Khomri. Je rappelle incidemment que la naissance même de Nuit Debout, telle qu’elle a été portée par ses initiateurs à partir de février a eu intimement partie liée avec le mouvement social, d’abord au travers du film “Merci patron !”, ensuite parce que le mot d’ordre “On ne rentre pas chez nous !” ne faisait sens que comme prolongement de la manifestation du 31 mars. Je laisserai à d’autres le soin de déterminer, de la ligne citoyenniste et de la ligne politique-sociale, laquelle l’a emporté. On a rarement vu un mouvement de contestation d’un ordre social célébré par les gardiens de cet ordre social. C’est exactement ce qui s’est produit. La réception médiatique s’est renversée du tout au tout. Ça a été une explosion généralisée d’éditoriaux hallucinés – car cette fois-ci, il n’était plus question de laisser cette histoire aux soutiers de l’information, ça devenait une affaire d’éditorialistes. Il faudrait établir une anthologie de ce qui a pu s’écrire à cette époque, c’est réjouissant de bêtise et de délire. La chose qui a fait disjoncter le système, c’est que nous remettions à l’agenda du débat public ce que tous ces gens se sont efforcés d’en chasser depuis des décennies : la question du capitalisme. Ce qui est extraordinaire avec tous ces gardiens de l’ordre, c’est qu’ils sont tellement installés dans leur condition de dominants, tellement déboutonnés, qu’ils ne se rendent même plus compte de la clarté avec laquelle ils disent les choses qui devraient rester tues. Comme toujours, dans cet ordre d’idée, le champion c’est Finkielkraut, dont le cri du cœur, sur BFMTV, a livré la vérité profonde de toute cette histoire considérée depuis le point de vue du pouvoir (lato sensu) : à cause de Nuit Debout, s’indignait Finkielkraut, “on ne parlait plus de l’islam radical“. Et, en effet, c’était terrible cela, pour tous ces gens. Double perte en vérité, puisque leurs obsessions intimes se voyaient déclassées en même temps que leurs stratégies de dérivation se trouvaient mises en échec : on ne parlait plus de la chose dont ils voulaient que toute la société parle obsessionnellement pour ne surtout pas parler d’autre chose. Réparer ce désastre qui venait avant qu’il ne prenne de l’ampleur supposait bien d’y mettre tous les moyens de violence verbale. Il faut toujours en arriver aux points-limites des institutions pour savoir ce dont les institutions sont capables. Et nous commencions à nous en approcher. Lorsqu’il se sent réellement mis en danger, un ordre institutionnel, un système de pouvoir, peut devenir capable de tout, je veux dire de toutes les violences. À un degré certes encore modéré, c’est cela que le mouvement social et la composante de Nuit Debout qui s’y reconnaissait ont expérimenté. Violences policières, violences judiciaires, violences symboliques d’éditorialistes littéralement écumants, c’est tout un : le système en train de se défendre. On ne pouvait pas nous donner plus parlante attestation de ce que nous étions dans le vrai !

    « Les vrais destructeurs de l’hôpital public sont en costumes à l’Élysée et à Matignon 

    Bondy Blog : Craignez-vous que Nuit Debout soit la farce de Mai 68 ?

    Frédéric Lordon : Je pourrais répondre dans l’axe même de votre référence implicite : Mai 68 n’a pas été une tragédie ; supposé qu’elle en ait été la répétition, Nuit Debout ne pouvait donc pas être une farce ! Nuit Debout a ses caractères propres qui lui sont venus de sa genèse même : autour de la loi Travail, c’est-à-dire, comme la plupart des grands mouvements en France, autour de la question sociale, de la question salariale, qui est en définitive la question même du capitalisme. Mai 68 avait à liquider des formes anciennes d’autorité. Cette tâche-là, Nuit Debout n’avait pas à l’accomplir. Elle pouvait se concentrer sur d’autres choses, deux en fait : la question générale de la participation et de la représentation politiques, c’est-à-dire la question de la confiscation institutionnelle généralisée dans le cadre de la Vème République ; et la question du capitalisme comme système d’oppression, question pour le coup à l’ordre du jour de Mai 68. Ni tragédie ni farce, donc, mais de l’un à l’autre une même difficulté à passer les barrières sociales pour opérer vraiment la convergence des luttes. Mai 68 voit certes quelques ambassades d’étudiants à la porte des usines. De même, Nuit Debout connaîtra quelques mouvements similaires, notamment ces cortèges d’étudiants rejoignant les cheminots de Saint-Lazare. Mais toutes ces tentatives resteront embryonnaires et, en apparence, la convergence inaccomplie. Je dis “en apparence” car il se pourrait qu’elle se soit opérée là où, comme toujours, on ne l’attendait pas : dans cette formation pour le coup inédite, qui restera sans doute la création non pas de Nuit Debout mais de… de qui d’ailleurs ? De personne en particulier, la création d’un procès sans sujet comme on disait il y a quelque temps, et cette formation inédite, c’est celle qu’on nomme désormais le “cortège de tête”. Il faut être un éditorialiste de BFMTV le cul vissé dans son fauteuil pour faire du “cortège de tête” un pur ramassis de “casseurs”. La réalité du cortège de tête, c’est la diversité de sa composition : Totos et Mili bien sûr, mais également manifestants tout à fait ordinaires rendus furieux par la violence policière au fil des manifs, militants syndicaux décidés à ne plus se laisser matraquer-gazer sans réagir, etc. La vraie convergence des “en-lutte”, c’est là qu’elle s’est faite, et, quelle que soit la petitesse de son échelle, c’était nécessairement la plus haute forme de convergence : celle qui s’opère dans le concret d’un affrontement commun. Ceci permet alors de prolonger très directement la comparaison des deux événements. Comme on pouvait s’y attendre, le procédé de disqualification le plus simple, immédiatement à la portée de n’importe quel cerveau médiatique, a résidé dans le traitement maniaque de “la violence” – à laquelle les médias se sont efforcés de réduire intégralement Nuit Debout et le mouvement contre la loi El Khomri. Mais justement, comparons les niveaux de violence respectifs de Mai 68 et du printemps 2016. Quoique Mai 68 soit maintenant devenu un élément de folklore politique, sur lequel les éditorialistes se penchent avec une indulgence et une nostalgie émues, le niveau de violence qui y a été atteint est sans commune mesure avec ce que nous avons connu au printemps 2016. Se souvient-on qu’il y avait des barricades dans Paris. Des barricades ! Que le feu a été mis au Palais Brongniart. Mais BFMTV et France Info sont devenus hystériques parce que cinq vitres de Necker ont été brisées, par un crétin isolé d’ailleurs, quand, incidemment, les vrais destructeurs de l’hôpital sont en costumes à l’Élysée et à l’Hôtel Matignon. Mais, entre une violence institutionnelle sans mesure mais “abstraite” et une violence physique cent fois moindre mais “concrète“, on peut compter sur la bêtise médiatique pour ne voir que la seconde et jamais la première. Si le vrai parallèle à tirer entre Mai 68 et le printemps 2016 est bien celui-là, alors il y a de quoi rester songeur.

    « La société française est ravagée par une violence identitaire raciste »

    Bondy Blog : Le 20 avril dernier, à la Bourse du travail de Paris, vous aviez parlé de “violence identitaire raciste” en France. Selon vous,  le racisme institutionnel s’applique dans l’Hexagone ?

    Frédéric Lordon : C’est une telle évidence que je me demande s’il est bien nécessaire d’en dire long à ce sujet. Jacques Rancière a souvent montré combien les imputations de racisme faites au peuple dissimulent un racisme d’élites et un racisme d’État. Faut-il que je rappelle les “Auvergnats” de Hortefeux ou la sortie de Valls sur les Roms, inintégrables et voués au renvoi ? Mais des comme ça, on n’en finirait pas d’en aligner ! Il faudrait reprendre systématiquement les discours de certains politiques ou de certains éditorialistes et y substituer méthodiquement le mot “juifs” aux mots “musulmans“, “roms”, etc., pour prendre conscience du degré d’horreur de ce qui se dit communément aujourd’hui. Faut-il en faire des tonnes également pour redire ce que tout le monde sait, le racisme d’un nombre alarmant de policiers, mais qui, comme toujours, trouve ses conditions de possibilité dans les autorisations implicites venues du haut, des discours officiels et de leurs formulations à demi-mots, et de toute une ambiance installée par de nuisibles faiseurs d’opinion ? De ce point de vue, on ne peut pas ne pas mentionner les éructations de personnages totalement décompensés comme Finkielkraut ou Zemmour. Lors de ce fameux meeting du 20 avril, j’ai dit que la société française est ravagée par deux violences d’échelle macroscopique : la violence sociale du capitalisme et la violence identitaire-raciste, dont Finkielkraut et Zemmour sont les plus notoires propagateurs. Comme toujours, il faudra le recul du temps pour soupeser les responsabilités historiques. J’ose à peine souhaiter que ce moment vienne car, s’il vient, c’est que nous serons passés par de terribles catastrophes.

    « Il y a une forte tendance dans les milieux étatiques, à considérer que le mensonge d’institution à propos des racisés ne porte pas vraiment à conséquence »

    Bondy Blog : Quel regard portez-vous sur la mort d’Adama Traoré et les déclarations du procureur de la République de Pontoise, Yves Jannier ?

    Frédéric Lordon : La coïncidence la plus extravagante, dont je m’étonne d’ailleurs qu’elle ait été si peu remarquée, tient à ce que, au moment même où le procureur Jannier s’enfonce dans le mensonge d’institution, Valls, comme toujours dans ce registre de l’indignation surjouée qui est le sien, se scandalise de “la remise en cause permanente de la parole de l’État” – le même jour ! Le mensonge est propre aux institutions, spécialement aux institutions d’État, la police en tout premier lieu, hélas trop souvent aidée de la “justice”, et, entre Cahuzac et la mort de Rémi Fraisse, ce quinquennat en aura donné une confirmation de plus, en parfaite continuité, comme beaucoup d’autres choses, avec le précédent. On tient visiblement avec cette mystérieuse surmortalité de fourgon et de cellule, frappant étonnamment une catégorie particulière de population, une formidable énigme offerte à la science sociale des institutions. Ce qui est parfois effarant avec le bobard d’institution, c’est sa grossièreté. Laisser entendre qu’Adama Traoré est mort des suites d’une infection généralisée qui le laissait pourtant en excellente santé quelques heures auparavant, c’est une ignominie, une insulte à l’intelligence des gens et plus encore au respect qu’on doit à sa famille. La suprême perversité consistant d’ailleurs à ne rien dire qui soit “techniquement” faux. Je pense qu’il y a une forte tendance dans les milieux étatiques, à considérer que le mensonge d’institution à propos des racisés ne porte pas vraiment à conséquence.

    « Rocard est l’incarnation de la réduction gestionnaire du politique »

    Bondy Blog : Comment analysez-vous l’action politique et la pensée intellectuelle de l’ancien Premier ministre Michel Rocard, mort le 2 juillet dernier ?

    Frédéric Lordon : Le respect qu’on doit aux morts n’empêche pas de dresser les bilans politiques. Or, avec Rocard, il y a quasiment matière à un syllogisme : célébré comme l’”âme” de la gauche et en réalité l’un des agents les plus précoces de sa droitisation, il aura donc été l’incarnation de ce que cette gauche est devenue de droite. En sa personne, la seconde gauche aura été l’opérateur historique de la transformation de la gauche en seconde droite. La consolidation définitive, l’irréversibilisation du tournant libéral de 1983, c’est sous Rocard qu’elles sont effectuées. On se récriera en rappelant l’ISF (restauré de l’IGF aboli par Chirac-Juppé), la CSG, etc. Mais c’est là, la traînée d’un astre déjà mort – on en aura l’équivalent avec les 35 heures et la CMU sous Jospin, mandature “socialiste” qui aura accéléré la dérive historique à droite. Avec Rocard, l’ISF et la CSG parviendront difficilement à effacer les grandes consolidations structurelles du néolibéralisme qu’auront été la fixation de la politique économique de 1983 en doctrine officielle – la “désinflation compétitive” –, l’approfondissement de la financiarisation (entamée avec la loi Bérégovoy de 1986), la négociation du traité de Maastricht qui va verrouiller pour les décennies à venir le néolibéralisme à l’échelle continentale. Mais je me demande en réalité si le pire n’est pas ailleurs. Il est dans une sorte d’élément d’ambiance, beaucoup plus pernicieux. Rocard est l’incarnation de la réduction gestionnaire du politique. Inspecteur des finances, il se targue d’une expertise économique et aussi sociologique pour mieux marquer sa différence avec un Mitterrand, accusé d’être demeuré dans les “humanités” inexpertes. Quand on sait ce qu’est la culture économique d’un énarque, en soi il y a déjà de quoi rire beaucoup. Mais le point essentiel est ailleurs : gouverner, avec Rocard, devient un art d’ingénieur social, et au premier chef économique. Il est l’une des figures les plus caractéristiques de la réduction économiciste de la politique, un mouvement qui trouvera ses équivalents dans presque tous les champs, notamment dans la promotion des chercheurs-experts en sciences sociales comme intellectuels de remplacement. Le rocardisme, très généralement parlant, c’est: d’une part la correction à la marge des tares les plus visibles du capitalisme, mais sans jamais questionner les causes structurelles qui les réengendrent continument, d’autre part un abandon de toute la société à la déréliction économiciste, la soumission de tous les aspects de la vie sociale aux critères de l’économie, la colonisation de toutes les pratiques par sa logique. C’est-à-dire, du côté des salariés, la tyrannie néo-managériale de la productivité et partout ailleurs le naufrage dans le non-sens, la disparition des finalités, la vie évidée et désorientée, donc fatalement le triomphe de l’abrutissement consumériste. Voilà le legs politique et civilisationnel du rocardisme, dont il faut bien reconnaître qu’il aura laissé une empreinte profonde sur la société française.

    Propos recueillis par Jonathan BAUDOIN

    Crédit photo : Michel SOUDAIS

    source: bondyblog.fr/

     

     

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  • Ce qui compte, ce n’est pas le nom de celui qui tient le gouvernail-par Daniel GLUCKSTEIN (TT n°55- 14/09/2016)

    Ce 9 septembre, Alexis Tsipras accueillait Matteo Renzi et François Hollande à Athènes pour un sommet de l’Europe du Sud. S’inquiétant de ce que l’Union européenne est « menacée de décomposition », Tsipras postule au rôle de sauveur « réaliste » des institutions de Bruxelles et Francfort. Un sauveur devenu raisonnable : « Je suis réaliste (…). A défaut de changer les règles de l’Union européenne, il faut pouvoir obtenir des exceptions sur la question du pacte de stabilité. Il faut profiter de toute la marge de manœuvre qui nous reste pour introduire des mesures à caractère social » (1).

    Quelles mesures ? Quelle marge de manœuvre ? Quel caractère social ? La Grèce connaît un taux de chômage avoisinant les 25 %, le pays s’enfonce dans la récession et le peuple dans la misère, tandis que le gouvernement « d’extrême gauche » privatise à tour de bras. Tsipras s’en justifie : « Nous sommes toujours contraints d’appliquer une stricte politique d’ajustement budgétaire (…). Nous ne constatons pas la nécessaire générosité de nos partenaires sur la question de l’allégement de la dette. »

    Contraints ?

    Faut-il rappeler que Tsipras fut élu, en janvier 2015, sur un programme de rejet des mémorandums meurtriers de la troïka Union européenne-Banque centrale européenne-Fonds monétaire international ? Faut-il rappeler qu’en juillet 2015 ce mandat fut confirmé par un référendum… quelques jours avant que Tsipras cède au chantage de la troïka et accepte de mettre en œuvre ses plans ?

    « Arriver au gouvernement ne veut pas dire avoir le pouvoir entre ses mains tout de suite », déclare Tsipras pour se justifier. Mais qui a le pouvoir en Grèce aujourd’hui ? Les banquiers, les multinationales, les capitalistes dont l’Union européenne est l’instrument pour imposer le remboursement de la dette qui saigne le peuple. Qui a le pouvoir dans chacun des pays d’Europe ? Qui, en France, a le pouvoir d’imposer le démantèlement d’Alstom et la loi El Khomri, tandis que les dividendes des actionnaires grimpent en flèche ?

    A l’heure où dans notre pays les candidats se pressent au portillon de la présidentielle, les travailleurs sont en droit de poser la question : candidats à quoi ? Les travailleurs, les jeunes n’ont rien à attendre de ceux dont l’ambition se limite à vouloir gouverner aux ordres des banquiers et des multinationales.

    Ce qui compte, ce n’est pas le nom de celui qui tient le gouvernail pour suivre servilement la direction fixée par la classe capitaliste.

    Ce qui comptera, c’est la capacité de la classe des exploités à prendre entre ses mains le pouvoir de fixer elle-même le cap : celui de la rupture.

    C’est pour y contribuer que plus de 2 500 travailleurs, militants et jeunes de toutes tendances appellent à la conférence nationale de délégués : pour la rupture avec l’Union européenne et la Ve République, premier pas vers la rupture avec la dictature du capital.

    Daniel GLUCKSTEIN

    Tribune des Travailleurs n°55-14/09/2016

    (1) Interview au Monde, 9 septembre.

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  • Le Brexit leur brûle les doigts-Edito de la Tribune des Travailleurs du 17 août 2016La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne pourrait être reportée… à fin 2019.

    The Sunday Times (14 août), qui révèle cette information, fournit trois explications.

    Une : le Premier ministre Theresa May s’est engagée à respecter l’article 50 du traité de Lisbonne qui prévoit deux ans de négociations pour sortir de l’Union européenne.

    Deux : mais Theresa May n’aura pas recours à l’article 50 avant la n 2017. Motif : son gouvernement n’arrive pas à recruter un personnel qualifié pour les négociations ; et en plus, il dit ignorer « quelles sont les bonnes questions à poser lorsque, finalement, ils commenceront à discuter avec l’Europe ».

    Trois : 2017 étant année d’élections générales en France et en Allemagne, engager la négociation avant pourrait troubler ces échéances.

    Résumons : le 23 juin, le peuple britannique a décidé souverainement la sortie de l’Union européenne, mais il devrait rester prisonnier des traités et de leurs mécanismes de négociation, du bon vouloir des institutions européennes et des autres gouvernements…

    Aucun secteur significatif de la bourgeoisie britannique ne veut réellement s’engager sur la voie de la rupture. Même en crise, l’Union européenne reste un instrument de la domination du capital financier nord-américain sur l’économie mondiale. Qu’un secteur de la classe capitaliste britannique veuille renégocier tel ou tel aspect de ses engagements, c’est une chose, mais s’engager sur une voie de rupture avec le capital financier des États-Unis, la bourgeoisie britannique n’y est pas prête, et pour cause ! Voilà pourquoi elle tergiverse. Voilà pourquoi son gouvernement tourne autour du pot…

    Ce Brexit leur brûle les doigts.

    Ici se vérifie le commentaire du Financial Times au lendemain du référendum : « C’est un vote de classe », de la classe ouvrière, précisait-il. Seuls les travailleurs, la jeunesse, les couches populaires n’ont rien à perdre à la rupture, au contraire !

    D’une manière ou d’une autre, la classe ouvrière britannique, prenant appui sur le mandat du 23 juin, cherchera, par son propre mouvement, à imposer l’exigence de rupture qui s’y est exprimée. Les grèves de chemins de fer en plein été en sont une première manifestation. Nul doute que la question sera au centre des congrès du Labour Party et des Trade Unions, prévus au mois de septembre.

    Une nécessité s’impose, celle de la constitution d’une force politique ouvrière qui agisse consciemment pour aider à réaliser la rupture contenue dans le vote de classe du 23 juin.

    Le même problème n’est-il pas à l’ordre du jour en France ?

    Après cinq mois de lutte de classe contre la réforme El Khomri, le débat politique ne peut se réduire à savoir qui, une fois élu président, aura l’honneur d’appliquer les diktats de l’Union européenne.

    Deux mille militants de toutes tendances du mouvement ouvrier ouvrent une autre perspective : la constitution d’une force politique agissant ouvertement pour la rupture avec l’Union européenne et la Ve République, pour la souveraineté du peuple et l’élection de l’Assemblée constituante souveraine.

     

    Daniel Gluckstein

    tt n°51-17/08/2016

     


     

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  • par  Marceau Déchamps Secrétaire général-adjoint de l'association Défense de la langue française (DLF).   
     
    L'association Défense de la langue française (DLF) pousse un coup de gueule contre le choix d'une chanson en anglais pour accompagner les Bleus lors de l'Euro 2016.
     
    L'hymne officieux des Bleus est en anglais

    La Coupe d’Europe de football va se dérouler en France du 10 juin au 10 juillet. Pour encourager l’équipe de France, la société Carrefour parraine un groupe musical français qui interprète un chant destiné aux supporteurs. Tout serait pour le mieux si ce groupe originaire du Nord de la France (qui a choisi pour nom Skip the use ?!) n’avait choisi de proposer une nouvelle mouture d’une chanson américaine rebaptisée « I was made for lovin’ you, my team ». Naturellement, les paroles seront incompréhensibles pour la plupart des dits supporteurs, mais qu’importe puisque qu’elles porteront le sceau d’Outre Atlantique.

    Il est inadmissible qu’un groupe français chante en anglais pour encourager des joueurs français, disputant une épreuve internationale se déroulant en France !

    Il est vrai qu’en 1998 on avait eu droit à la chanson de Gloria Gaynor, « I will survive », chantée par les joueurs eux-mêmes jusque sur le perron de l’Elysée…On ne demande pas à nos sportifs nationaux d’être des ambassadeurs de la culture et de la langue française, mais au moins qu’ils n’en soient pas les fossoyeurs.

    La fédération française de football (FFF) n’est pas directement responsable de ce choix, mais elle n’a pas réagi publiquement pour le dénoncer et proposer un chant bien français. Il est vrai que des intérêts commerciaux lient la FFF et cette grande multinationale française.

    La société Carrefour confirme ainsi son choix délibéré de la langue anglaise pour promouvoir sa marque. C’est dans les Carrefour city et les Carrefour market que s’approvisionnent des millions de Français avec le sourire commandé par le slogan de rigueur « j’optimisme ». Pendant qu’on y est, allons jusqu’au bout de la démolition de la langue française.

    Cette nouvelle campagne de promotion de l’anglais s’inscrit dans une anglomania généralisée en France. Nos associations dénoncent depuis des années l’invasion de termes ou d’expressions anglaises qui viennent chasser nos propres mots en français. Pendant la Coupe d’Europe, on entendra des centaines de fois le mot coach au détriment d’entraineur ou sélectionneur. Les Français semblent avoir une attirance servile pour l’anglais. N’est-il pas curieux de noter que les Allemands ont crée le mot Fussbal, les Italiens, calcio, les Espagnols, fùtbol, les Portugais, futebol, et que les Français se sont contentés de reprendre tout cru le terme anglais football sans chercher à le franciser ?

    Dans toutes les activités de la vie des Français, l’anglais s’immisce insidieusement : noms de boutiques, noms de produits, slogans, messages ou sonals publicitaires. Le français recule partout.

    Hors de France, le désamour des Français pour leur langue est clairement perçu. L’intérêt pour l’apprentissage de notre langue diminue chaque année ; À Bruxelles, les partisans du tout-en-anglais ne se cachent plus et nos fonctionnaires parisiens doivent répondre aux documents rédigés uniquement en anglais. Des grandes écoles françaises, qui ont adopté des noms à consonance anglaise, financées en partie par les citoyens français, dispensent désormais en anglais des cours qui l’étaient jusqu’alors en français.

    La loi du 4 août 1994, rappelant les dispositions de notre Constitution, établit que la langue française est la langue « de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics ». Plusieurs articles fixent des obligations d’emploi de la langue française pour les entreprises privées et le service public. Les infractions sont nombreuses et les associations de défense de la langue française, qui consacrent beaucoup de temps et d’énergie à tenter de faire respecter cette loi n’en peuvent mais. Face à la puissance des intérêts commerciaux, à l’américanisation des médias, à la relative inertie, voire complaisance, du monde politique, l’avenir de la langue française, face à l’anglais, est bien sombre.

    "Euro 2016 : l'inacceptable hymne en anglais de Carrefour pour les Bleus !"Le salut viendra des Français eux-mêmes quand ils refuseront enfin la colonisation culturelle et qu’ils retrouveront l’amour de notre langue. Ils refuseront alors d’acheter des produits, si le nom et la publicité ne sont pas en français, de regarder des séries aux noms américains. Ils refuseront d’écouter les journalistes jargonnant en anglais. Ils exigeront que la langue française soit, avant tout autre langue, enseignée et pratiquée dans nos écoles. Ils la défendront à l’étranger et dans les instances internationales.

    Tout tient finalement à la fierté que peuvent encore avoir nos concitoyens de notre pays et de notre langue. 

    Marceau Déchamps a récemment interpellé le directeur des hypermarchés Carrefour et le président de la Fédération française de football pour leur signifier, avec le soutien des associations Courriel, Avenir de la langue française, afrav, Asselaf, Forum francophone international-France, Alliance Champlain, leur condamnation commune de cette chanson en langue anglaise, proposée par Carrefour aux fidèles de l’équipe de France.
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